«Je pense que les faits se suffisent d’eux-mêmes»

«Chanson douce» est le titre de son deuxième roman. Sélectionnée pour les plus grands prix littéraires en France, Leila Slimani a répondu à nos questions quelques jours avant l’annonce des résultats du Prix Goncourt.

Chanson douce commence par un drame. Celui de l’assassinat de deux enfants en bas âge par leur nounou. Qu’est-ce qui vous a inspiré cette histoire ?

Je voulais d’abord parler des nounous. Des personnes à la fois proches et étrangères auxquelles les femmes confient leurs enfants, sans vraiment les connaître. Je suis née et j’ai grandi au Maroc, où dans certains milieux, les nounous sont présentes voire incontournables, et pour qui les enfants peuvent développer une grande affection, au point de les appeler maman. J’ai eu l’occasion d’observer quelques rapports de force qui s’installent des fois entre la nounou et la maman, malgré l’affection qu’elles peuvent avoir l’une pour l’autre. En France, quand j’ai eu besoin d’une nounou à mon tour, j’ai découvert ce monde de nounous parisiennes qu’on ne regarde pas, qui partagent le vécu de la famille, mais dont on ignore tout : l’histoire, la pauvreté… J’ai donc voulu apporter la lumière sur cette tranche de la société.

On a froid dans le dos en lisant «Chanson Douce». Le thriller est-il un genre qui vous fascine ?

J’aime beaucoup le thriller psychologique. Je trouve que c’est un genre qui tient en haleine. On peut explorer la part d’ombre de la nature humaine tout en maintenant une tension, durant laquelle on sait qu’il va se passer quelque chose d’atroce et qu’on guette à chaque page tournée.

Vous mettez la lumière sur la culpabilité et le tiraillement que vivent les mères modernes qui aspirent à l’épanouissement professionnel. Qu’en pensez-vous ?

Il est évident que chaque femme ressent une culpabilité énorme lorsqu’elle laisse son enfant entre des mains inconnues pour vaquer à ses préoccupations personnelles. Mais à cela s’ajoute la culpabilisation de la société qui va l’affliger davantage. A un homme qui travaille tard, on dira «le pauvre, tu te démènes pour ta famille», mais à une femme, on dira «travailler si tard ? Votre enfant va en pâtir». Et cela n’aide pas les femmes qui n’ont pas le choix non plus.

On vous sent absente dans le récit. A aucun moment nous ne relevons un jugement, un avis ou une interprétation de votre part, ce qui est un exploit. Est-ce votre manière de faire, ou était-ce délibéré ?

Les deux à la fois. C’est un peu mon style de ne pas m’immiscer dans le récit. Mais en plus, l’histoire se passe de tout jugement de ma part. Je pense que les faits se suffisent d’eux-mêmes. S’il y a un jugement de ma part, cela ne ferait qu’accabler les personnages.

Vous avez été sélectionnée pour plusieurs des plus grands prix en France. Est-ce que vous vous attendiez à cela ?

On ne s’attend jamais à rien lorsqu’on écrit dans son coin. Et personnellement, je suis du genre à me répéter souvent que c’est nul. C’est que lorsque les lecteurs ont commencé à venir me voir pour m’en parler, que j’ai senti que j’ai en effet transmis quelque chose. Sinon, quand je me suis vue dans les sélections, je n’y croyais pas. Je me disais que jamais, je n’irais en finale. A chaque nouvelle sélection, j’étais contente.

Lequel des prix vous ferait le plus plaisir ?

Je les veux tous ! Il n’y a pas de mal (rires). Non, mais le Goncourt ce serait bien. Je serais alors la première Maghrébine à avoir ce prix prestigieux. Ce serait un message fort pour toutes les femmes écrivaines maghrébines qui ont l’ambition d’écrire et de réussir.