Casablanca, 100 ans d’histoire à  travers 100 bà¢tisses historiques

Concocté par Casa Mémoire, le Guide des architectures du XXe siècle de Casablanca, premier du genre, tombe à  point nommé au moment où les témoignages de cette richesse diverse s’écroulent les uns après les autres. Ville en devenir, au début du siècle dernier, Casablanca a attiré dans son giron une flopée d’architectes novateurs qui lui ont imprimé leur sceau non convenu.

Bien qu’offert gracieusement, le Guide des architectures du XXe siècle de Casablanca est, à plus d’un titre, précieux, parce qu’il permet de reconstituer l’aventure architecturale casablancaise, qu’il fait renaître des architectes inspirés aujourd’hui disparus et qu’il présente des œuvres d’art dont la furie bétonneuse et l’avidité spéculative auront fatalement raison un jour. L’œuvre de destruction avait commencé dès l’aube de l’indépendance, s’est poursuivie irrépressiblement et des pans entiers de la mémoire architecturale casablancaise vivent en sursis. «Produit par Casamémoire (association pour la sauvegarde du patrimoine architectural au Maroc), dans le cadre du projet Mutual Héritage et avec le soutien de l’Union européenne, ce premier guide présente un échantillonnage varié d’une centaine de bâtiments, sélectionnés parmi des centaines d’autres, aussi dignes d’intérêt», annonce l’éditeur. Tous les styles sont équitablement représentés, depuis le néo-marocain et l’art-déco jusqu’aux fonctionnel et l’économique, montrant ainsi l’étrangeté du destin de Casablanca, qui était passée du statut de bourgade banale à celui de laboratoire expérimental d’architecture.
Selon une idée reçue, Casablanca aurait pris son envol par la grâce sanglante du débarquement français de 1907. Rigoureusement inexact. Au vrai, l’antique Anfa, rebaptisée Dar-el-Beida au XVIIe siècle, endormie sur un champ de ruines pendant trois siècles, s’est éveillée au premier tiers du XIXe siècle. On la disait agitée de fièvre marchande. L’incursion française, amorcée par les marins du meurtrier Galilée, puis scellée par l’instauration du Protectorat, cinq ans plus tard, encouragea cette vocation. 

En 1915, Casablanca s’était muée en une sorte de cité champignon urbanistiquement incohérente

Hubert Lyautey, nommé résident général, le 26 avril 1912, tint à hisser la ville au rang de pôle économique et industriel majeur. Dans ce dessein, il la dota d’un port à la mesure de son ambition. Vingt-deux mètres de la grande jetée étaient prêts en 1918. Casablanca faisait figure de nouvel Eldorado. Alléchés par la manne à recueillir, des flots humains s’y répandaient. Interdits de séjour, déserteurs, apprentis colons, aventuriers sans scrupules, écornifleurs, escros patentés, usuriers, jeunes loups aux dents longues, courtisanes vénales, requins de la finance, bourgeois prospères, aristos déchus, plébéiens corvéables à merci et bouseux chassés par la sécheresse y formaient une faune improbable. Très vite, l’ancienne bourgade désolée se mua en une mosaïque de peuples, d’éthnies et de confessions. On y croisait des Marocains, des Français, des Espagnols, des Portugais, des Russes, des Polonais, des Britanniques, des Suisses, des Américains, des Sénégalais, des Tunisiens des Algériens… S’y mêlaient, sans hostilité apparente, musulmans (25 000, à la fin de 1912), juifs (9 000, à la même époque), catholiques, protestants, anglicans, orthodoxes et athées. Une seule ombre au tableau : la pénurie du logement.
La médina, bien avant l’officialisation du Protectorat, se révéla impuissante à contenir la poussée démographique. On songea à planter au-delà des remparts. L’occasion faisant le larron, promoteurs et spéculateurs n’hésitaient pas à faire flamber les prix des terrains. En 1915, s’indignait l’architecte Albert Laprade, «Casablanca était alors en pleine fièvre. C’était la cité champignon, genre Far West. Les terrains, entre cinq et sept heures, étaient revendus trois à quatre fois aux terrasses des cafés». Si au moins les constructeurs accordaient leurs violons ! «Partout, les lotissements “étoiles” se créaient, chaque propriétaire ayant la prétention de faire de sa placette rayonnante le nombril de la ville future. Bien entendu, chacun travaillait pour son compte sans s’occuper du voisin. Aucun lien entre les élucubrations des sous-géomètres. Partout, l’activité, l’agio et le désordre», dénonçait Laprade.
Devant ce contristant spectacle, Lyautey prit la mouche. Après avoir examiné les propositions de tout ce qui comptait au Maroc en matière d’urbanisme et d’architecture, il chargea un ingénieur, du nom d’Albert Tardif, de concevoir un plan urbain pour Casablanca. Il fut diversement apprécié. Aux yeux de certains, tels Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, co-auteurs de Casablanca, mythes et figures d’une aventure urbaine, son empreinte aurait marqué le destin de la ville, tandis que d’autres estiment qu’il n’avait fait qu’ajouter à la confusion ambiante. En tout cas, le fameux plan n’agréa pas à ses commanditaires, puisqu’ils mirent à contribution le directeur du Service spécial d’architecture et des plans de villes, Henri Prost. Auparavant, il avait procédé au relèvement de l’église-mosquée Sainte Sophie de Constantinople, élaboré le premier plan d’extension de Paris et croqué les tracés des cités impériales marocaines.
Malgré son savoir-faire, Henri Prost redoutait la tâche qui lui incombait. «Au commencement de 1914, la petite ville indigène était noyée au milieu d’un extraordinaire mélange de fondouks et d’habitations de tout genre, simples cabanes en planches, villas ou immeubles à cinq étages, s’éparpillant à plusieurs kilomètres des remparts, constatait-il. A première vue, c’était un chaos invraisemblable, sans voirie possible, tellement le développement avait été rapide, partout à la fois et en tous sens». Encore plus décourageant, l’absence de «législation, de plan de nivellement, de relevé des terrains et des constructions existantes». Cependant, Henri Prost ne s’avoua pas vaincu, il prit le taureau par les cornes, le soumit à sa volonté et dressa un plan de restructuration de Casablanca, si incomparable qu’il servit, par la suite, de modèle exalté, vanté, copié.

A Henri Prost fut dévolue la tâche de mettre de l’ordre dans la gabegie honteuse

Casablanca constituait un terrain en friche. Aussi, attira-t-elle des nuées d’architectes. Ils déboulaient de toutes parts : France (Ulysse Tonci, le premier installé à Casablanca), Tunisie (Dominico Basciano), Algérie (les frères Suraqui), Allemagne (Wolfgang Ewerth), Suisse (Jean Hentsh), Italie (Aldo Manassi), Pologne (Ludwik Zeligson), Uruguay (Adrian Laforgue)… Ils n’étaient pas tous qualifiés. Parmi les 142 «architectes» recensés par Cohen et Eleb dans leur ouvrage, douze, au moins, ne possédaient aucun diplôme, une vingtaine ont dû batailler pour obtenir leur patente, neuf étaient des ingénieurs de formation, un géomètre s’est converti en architecte. Les diplômes provenaient, pour une grande part, d’une école supérieure des beaux-arts, rarement d’une école spéciale d’architecture.
Quels que fussent leur niveau de compétence, l’étendue de leur savoir-faire ou le degré de leur rayonnement, les architectes, qui officiaient à Casablanca, ont, chacun à sa manière, apporté leur pierre au gigantesque édifice que représentait l’ancienne Anfa. De surcroît, ils n’avaient pas peu contribué au renouveau de l’architecture, et les meilleurs d’entre eux ont fait école. Ils s’en donnaient à cœur joie, contaminés qu’ils étaient par l’humeur ardente du résident général et néanmoins bâtisseur, Louis-Hubert Lyautey. Il prêchait la prise en compte du patrimoine architectural local. Appel entendu et bien entendu d’autant que les architectes étaient fortement épatés par ce style. «L’architecture qu’ils découvrirent au Maroc. Celle des habitations et celle des palais leur révélèrent par sa conception des vérités qu’ils recherchaient d’instinct. Ils eurent le sentiment que c’était à la suite de longues observations, du contrôle des faits, du mépris des formules qu’elle avait été créée, et avec quelle finesse dans le goût ! Quelle dignité dans le confort ! Cette leçon ne devait pas être perdue pour des esprits que pénétrait depuis le doute sur l’enseignement que les écoles officielles leur avaient dispensé», témoignait Antoine Marchisio, auquel on doit, entre autres, la cité de Aïn Chok (1946).
Pas étonnant donc que les jeunes architectes se fussent jetés à corps perdu dans l’hispano-mauresque allié aux canons modernes. Ainsi que l’illustrèrent les conceptions des premiers bâtiments de la place administrative : la Poste centrale, construite entre 1918 et 1920 par Adrien Laforgue, avec son auvent rehaussé par des tuiles et ses arcs encadrant un panneau de zelliges, sa loggia baignée de lumières grâce à une coupole vitrée, le palais de justice (1922), œuvre de Joseph Marrast, pourvu d’un portail, serti de motifs marocains, couvert de zelliges verts et portant une visière d’un auvent de tuiles, enfin, l’hôtel de ville (1928-1936), composé par Marius Boyer à partir d’une thématique résolument marocaine. Dans les années vingt, architecturalement fécondes, les thèmes proprement marocains prévalaient aussi dans l’approche des immeubles. A preuve, l’immeuble construit par les frères de Montarnal et Pierre Ancelle, à l’angle du boulevard de la Gare (Mohammed V) et de l’Horloge (Allal Ben Abdallah).

A la fin des années vingt, le style dit néo-marocain se mit à céder le terrain au moderne

Ceux à qui la fortune avait souri commencèrent à se sentir à l’étroit dans les appartements, fussent-ils somptueux tels ceux de l’immeuble – îlot dessiné pour le pacha El Glaoui, en 1922, par Marius Boyer. Leur souhait était de se retrouver en des espaces spacieux, aérés et verdoyants. C’est ainsi que se mirent à pousser à profusion des villas sur le boulevard Moulay Youssef, la rue d’Alger et les quartiers d’Anfa et de Mers-Sultan. Elles avaient en commun d’être conçues dans un style «néo-marocain», qui, précisent Jean-Louis Cohen et Monique Eleb, dénotait plus souvent «l’emprunt d’éléments décoratifs au répertoire marocain qu’une organisation spécifique de l’habitation». Illustration par la villa Bonan (Bd. Moulay Youssef, 1930), qui proposait, selon la volonté de Marius Boyer et Jean Balois, des tuiles vertes sur la façade et un intérieur à l’aspect d’hôtel particulier, ou la villa Laurent, sur  la même artère et avec le même duo, où voisinaient néo-marocain à l’extérieur et art déco à l’intérieur. On peut dire autant de la villa de Haj Mohamed Mokri (Boyer et Balois, 1928), de la villa Violetta, à l’angle du boulevard Moulay Youssef et de l’avenue Jules Ferry (Moussa Ibnou Noussair), se présentant comme un mélange d’arabo-andalou et d’art déco, selon les principes des frères Elias et Joseph Suraqui. Et comment passer sous silence la villa Assaban et ses deux salons, l’un dans le plus pur style Louis XVI, l’autre mêlant fauteuils viennois et mobilier marocains ?
A la fin des années vingt, le style arabo-andalou se mit à battre de l’aile. Une nouvelle race d’architectes (Marcel Desmet, Erwin Hinnen, George Renaudin ou Paul Perrotte), formée à l’Ecole des beaux-arts de Paris, préconisait une esthétique dépouillée où le travail sur le volume primerait sur le décor. Mais il faut croire que ce qu’on appelait indifféremment hispano-mauresque, arabo-andalou ou néo-marocain avait la peau dure. Aussitôt, des voix s’étaient élevées, plaidant la cause d’un genre qui, firent-elles remarquer, pourrait parfaitement faire bon ménage avec le souci de modernité. Et de citer en exemple l’immeuble bâti, en 1929, par Adrien Laforgue, pour la Sinaf, rue Georges Mercie (Mohamed Smiha). Tirer parti des références locales soit, mais avec «modération». Tel était le parti pris d’un article de la revue Chantiers nord-africains, mentionné dans Casablanca, mythes et figures d’une aventure urbaine, imaginant que «de plus en plus, la sculpture, le staff, la décoration en relief, feront place à des surfaces décoratives, à des plages plus ou moins diversement coloriées, à des motifs céramiques utilisés avec beaucoup de mesure».

Les Habous, une exception  

La mesure devint une règle absolue, scrupuleusement observée au fil de la décennie 1930-1940. Elle présida à l’élaboration des immeubles (Maret, d’Hippolyte Delaporte, 1932, sur l’ancien boulevard de la Gare); des villas (voir celle conçue par Emmanuel Chain, rue Curie) et des bâtiments en hauteur, en vogue en cette période, tel l’immeuble Assayag, de Maurice Boyer, avenue de la Marine (Hassan Sghir). Peu à peu, s’imposa l’idée selon laquelle l’esthétique arabo-andalouse, tout en colonnes et arcs, importait moins que les précautions prises contre la chaleur, à grand renfort d’arcades, de portiques et de galeries. Voilà alors les références locales prises en compte en portion congrue. Elles allaient prendre une belle revanche, quand Albert Laprade pensa une «nouvelle ville indigène», baptisée quartier des Habous, œuvre du tandem Auguste Codet – Edmond Brian.
L’exception ponctuelle constituée par les Habous ne fit que confirmer la tendance vers un art dépouillé, empreint d’un souci de monumentalité, illustré, entre autres, par l’immeuble Bendahan, imaginé par Edmond Brion, en 1935, place Edmond Doutté (place du 16 Novembre), et fermement en rupture avec les années vingt, dominées, avec la bénédiction de Lyautey et de Prost, par l’hispano-mauresque. A l’issue du conflit mondial, l’art nouveau reprit sa suprématie, pendant que les références locales étaient convoquées à l’occasion de constructions de cités musulmanes, telle celle de Aïn Chock, dont Antoine Marchisio, chef du bureau d’architecture de Protectorat, dressa le plan, et où «toutes les traditions ont été respectées».
Si les années quarante se distinguaient par la partition art nouveau/tradition architecturale marocaine, celles qui prirent leur relais allaient surfer sur une modernité radicale. Manifeste aussi bien dans les immeubles de bureaux (Banque nationale du commerce et de l’industrie, par Alexandre Courtois, Place de France, 1950), que dans les hôtels (El Mansour, d’Emile Duhon, sur l’actuelle avenue des Forces Armée Royales, 1948), les cinémas (Lynx, construit par Dominique Basciano, en 1951, sur l’avenue Mers-Sultan), ou les stations service (celle du zoo, ouvrage de Gaston Jaubert, à Aïn Sebaâ, 1951) et les écoles (Mission française, de Jean-François Zévaco, 1960). Ce nouveau style, qualifié de «plastique» par Cohen et Eleb, fut porté très haut par Elie Azagury (villa Nahon, 1951), Jean-François Zévaco (villa Robic, CIL, 1952), Erwin Hinnen (immeubles Saturne et Océanie, 1951), ou Albert Planique (Groupe scolaire, rue de l’Yser, 1935). C’est aussi en cette époque que furent plantées des villas puisant dans les sources méditerranéennes, scandinaves et californiennes. Fin de l’histoire.