Caftan XIV, une édition joliment spectaculaire

Le quatorzième acte de "Caftan" s’est déroulé le samedi 1er mai au Palais des Congrès de Marrakech.
Les dix créateurs ont interprété avec grà¢ce le thème "Circus Bohème".
Chorégraphies, danses et acrobaties ont confirmé la tendance de "Caftan" au spectacle.

Samedi 1er mai. Il est 13 heures. L’heure du déjeuner. Le restaurant de l’hôtel Mansour Eddahbi est investi par des acteurs de Caftan, stylistes, mannequins et danseurs. Bruits de fourchettes, échanges de taquineries, plaisanteries lestes, rires contagieux. Y a de la joie. Pas une once d’angoisse. Etonnant de la part d’artistes qui vont être mis à l’épreuve dans quelques heures. Cette imminence ne semble pas non plus troubler l’appétit de Myriem Jebbour, la maîtresse peu cérémonieuse de la cérémonie, au solide coup de fourchette. Entre deux bouchées, elle exprime sa confiance : «En vue de cet examen, nous avons sérieusement appris nos leçons. C’est pourquoi nous ne le redoutons pas. Il est vrai que quelques semaines avant l’échéance, nous ne pouvions nous empêcher d’éprouver une espèce d’angoisse. Mais plus approchait le jour J, plus ce sentiment s’émoussait pour faire place à une certaine sérénité». Pourtant, Caftan 2010 ne jouait pas sur du velours. A maint égards. Myriem Jebbour qui, l’année dernière, avait, en quelque sorte, pris le train en marche, s’était honorablement acquittée de sa mission. Il fallait qu’elle démontre que son succès n’était pas le fruit d’un hasard heureux.

Les préparatifs ont duré neuf mois, 400 personnes ont été mobilisées

De son côté, Kamel Ouali, le directeur artistique, auteur d’une remarquable première prestation, se devait de confirmer la bonne impression qu’il a produite sur le public. En outre, la quatorzième édition n’avait pas choisi la facilité. Elle aurait pu prudemment ne retenir que les valeurs sûres ; elle dosa les vieux briscards (Amina Boussayri, Ihssane Ghaillane, Samira Haddouchi) et les bleus (Fadwa Mellouk, Romeo), en plus de créateurs montants, tels Kacem Sahl ou Nisrine Ezzaki Bakkali. Enfin, Caftan, depuis peu, ne règne plus sans partage sur la mode marocaine, plusieurs rendez-vous ont éclos, et il était obligé de se surpasser pour tenir son rang. Autant de défis que cette exhibition était mise en demeure de relever.

Des valeurs sûres ont été écartées au profit de talents prometteurs

Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Caftan a repris les artisans de son triomphe de 2009. Aux commandes, Myriam Jebbour, la directrice responsable de la publication Femmes du Maroc; à la direction artistique, Kamel Ouali ; quant à la production exécutive, elle était, une nouvelle fois, du ressort de l’agence LTB. Les trois parties étaient épaulées par pas moins de 400 personnes qui ont, pendant neuf mois, revêtu le bleu de chauffe pour accomplir des tâches telles la définition du thème de l’édition, l’examen des candidatures des stylistes, le choix de ces derniers, la présélection des jeunes talents, l’élection de l’un d’eux, la quête des partenaires, l’élaboration du show final… Tous ces efforts auraient été vains si le volcan islandais n’avait pas cessé de faire des siennes. «On avait très peur, et on s’était demandé si l’on ne devait pas reporter le défilé. Puis on a attendu un petit peu pour voir comment ça évoluait. On a envisagé un plan B. Heureusement, il y a eu un retour à la normale», raconte Myriam Jebbour. Plus de peur que de mal.
Alléchés par les seyants habits de Caftan nouvelle version, les amoureux du beau se seraient damnés pour être de la fête. Les plus chanceux, qui ont réussi à se faire offrir, par des entreprises, des billets payés à 2500 DH l’unité, ont eu droit au tapis rouge et à un accueil par les sons des tonneaux du groupe Ostina-Tono. Pendant le cocktail, on cherchait la chanteuse Sofia Essaidi ; on trouva la comédienne Samia Akariou. On découvrit quelques grands commis de l’Etat, anciens et actuels, une kyrielle d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires venus avec leurs épouses élégamment vêtues, une tripotée de gandins et les inévitables férus des mondanités. Certains papotent un verre à la main, d’autres traitent des affaires. On en voyait qui parcouraient le hall en tous sens, manière de se faire voir, et d’autres qui jouaient des coudes à proximité des buffets. Plus sympathiques se montraient les stylistes. Nous avons fait un brin de causette avec quatre d’entre eux.

Les broderies étaient les vedettes de la 14e édition de "Caftan"

Depuis qu’elle fut révélée par Caftan, il y a dix ans, Samira Haddouchi ne cesse de grimper aux sommets de la haute couture, au point d’être sollicitée dans les manifestations majeures, arabes et européennes, de la mode. Comment a-t-elle interprété le thème «Circus Bohème» retenu dans cette édition ? «En ce qui est du cirque, cela me suggère le spectacle où la femme est mise en lumière par sa tenue. Pour la bohème, j’ai choisi la gitane, en raison du jeu de dentelles, des arabesques que j’ai façonnés en alliant le moderne avec le traditionnel. Sur ma collection, vous remarquerez le mélange des perlages, des plumes et des broderies. Avec un clin d’œil au couturier Christian Lacroix, dont la maison vient de fermer. Je me suis inspiré de son art, tout en mouvements, jeu de dentelles et étoffes rebrodées».
Sélectionnée en tant que jeune talent en 2007, Samira El Mhaïdi Knouzi avait épaté le public par sa maîtrise des superpositions harmonieuses des matières, ses finitions maâlem, ses mélanges heureux des couleurs et son art puisé aux sources marocaines et hispaniques. Depuis cette apparition très saluée, elle a fait beaucoup de chemin, ce qui a conduit Caftan à la hisser dans la catégorie haute couture. A sa manière, elle a interprété le thème de l’édition. «J’aime beaucoup les couleurs vives comme le rose, le vert, le bleu turquoise. En somme, les couleurs de joie, les couleurs chaudes. Mes matières privilégiées sont le satin duchesse, la mousseline de soie, la dentelle de Calais, le brocart de soie… Je trouve que “Circus Bohème” est un thème infiniment riche, par rapport aux couleurs, aux broderies, aux formes. J’ai appelé ma collection “Bijoux Bohème”, parce que j’ai beaucoup travaillé sur les couleurs vives, les strass, les cristaux. Du coup, le caftan devient un bijou, et il n’est point besoin de porter des bijoux».
Avec son look singulier, son éternel sourire, son accent nordiste et son immense talent, Ihssane Ghaillane est devenue la coqueluche de Caftan. Elle a participé cinq fois au défilé, et à chacune elle brilla de mille feux, grâce à l’exubérance de son style, son audace mêlée de fantaisie et le caractère joliment extravagant des formes de ses tenues. Son retour sur podium après une brève éclipse était espéré, et pour ne pas décevoir ses admirateurs, elle a mis les petits plats dans les grands. «J’ai créé un caftan accessible à toutes les femmes, assure-t-elle, et mettable par elles. Parce que la femme est constamment en lutte contre la vie, pour ses enfants, contre l’âge, pour son foyer. Mes tenues sont parées de couleurs fashion, avec des nuances féminines à la fois joyeuses et tristes, parce que la vie nous procure plaisirs et chagrins : rose pâle, vert olive, or fade. J’ai utilisé de la dentelle de soie et du velours, cette dernière matière était très usitée dans les années 40».
On ne le connaît que par son surnom, Romeo. Il est originaire de Tétouan, et c’est la première fois qu’il participe à Caftan. Il en est fier, et il ne doute pas de sa réussite. «J’ai nommé ma collection “Accrobaties, caftans en mouvement”. Afin de donner à mes tenues une touche d’originalité, j’ai conçu des mini shorts et des minijupes. Avec des broderies polonaises. En ce qui est des matières, j’ai choisi le satin duchesse, la mousseline de soie, le velours de soie, le drap de soie. Mes broderies sont faites à la main. Question couleurs, j’adore le jaune, j’aime aussi le rouge, le vert, le blanc et le rose».

La Salle Royale fut transformée en cirque, avec chapiteau et piste

Dès l’accès à la Salle Royale, le spectateur est frappé par la métamorphose de cet espace si austère. Un chapiteau y est dressé; le podium prend la forme d’une arène de cirque. Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?, se demande-t-on, avant de se rappeler du thème de l’édition, lequel est «Circus Bohème». A 21 heures, le coup d’envoi est donné. La première à entrer en piste est Zineb Lyoubi Idrissi. Cette créatrice est de l’étoffe des grands couturiers. Du reste, c’est l’un d’eux, Christian Lacroix, qu’elle prend comme modèle. Ce qui explique l’aspect parfois extravagant de ses tenues, les couleurs éclatantes dont elle les pare et la sensualité qu’elles exhalent. Brodeuse née, elle réussit des broderies exceptionnelles. Pour tout cela, elle emporte la conviction du public. Nisrine Ezzaki Bakkali prend le relais. Jeune talent entrée dans la cour des grands, il y a un an, elle n’a pas démérité. Ses caftans, d’inspiration orientale, soyeux et perlés, confectionnés dans des tissus nobles, comme sa préférence pour le noir, le gris et le rose, ont ravi l’assemblée.
Avant l’entame du défilé, on a eu droit à un numéro de claquettes exécuté par un duo de danseurs impressionnant. Après le passage de Bakkali, la salle résonna des bruits de bottes de danseurs ressemblant à des miliciens. Le défilé était ainsi entrecoupé de danses, d’acrobaties, de voltiges, de prouesses de gymnastes. Il ne manquait que le clown et l’écuyer pour se croire dans un vrai cirque. Les spectateurs applaudissaient à tout rompre. Ils n’appréciaient pas moins les stylistes, dont les créations d’inspiration andalouse (Amina Boussayri, Ihssane Ghaillane), espagnole (Samira Mhaïdi Knouzi, Romeo), gitane (Kacem Sahl, Samira Haddouchi, Siham Elhabti), orientale (Fadwa Mellouk) ou ottomane (Zineb Lyoubi Idrissi) ont fait sensation. Tous, chacun à sa façon, ont démontré leur sens des couleurs, leur maîtrise des coupes et leur adresse dans la broderie. Quant à l’invité d’honneur, Jean-Claude Jitrois, habilleur de stars comme Johnny Hallyday, Michel Polnareff ou Céline Dion, son art du cuir est tout bonnement époustouflant.
A l’issue du spectacle, les invités ne tarissaient pas d’éloges sur cette soirée de bout en bout captivante. «Magique», «féérique», «sublime» étaient les qualificatifs qui revenaient souvent. La louange associait les stylistes, également remarquables même si certains confessaient un coup de cœur pour Ihssane Ghaillane, Romeo ou Fadwa Mellouk. Caftan XIV, quel enchantement !