Caftan : onze créateurs sous les projecteurs

Le 1er mai à Marrakech, les esthètes ont rendez-vous avec la 8e
édition de Caftan 2004. Une édition qui s’annonce riche en
belles surprises et en ingéniosité. Manière de vous mettre
en train, nous vous présentons les onze stylistes marocains «haute
couture».

C’est dans le lointain XVIe siècle, sous les climats ottomans, que s’épanouit un vêtement qui fit florès par la suite dans la Méditerranée musulmane : le caftan. Apanage masculin à l’origine, il s’est démasculinisé au gré de ses voyages. Au Maroc, la femme lui trouva de la grâce, s’en empara ; l’homme s’en défit. Mais plus elle s’en paraît, plus il la gênait aux entournures. Il faut avouer qu’ample et informe, le caftan, tel qu’il était conçu, emballait plutôt qu’il ne rehaussait la silhouette féminine. Des créateurs subversifs vinrent à la rescousse de la femme. De leurs doigts habiles naquirent des modèles débordant d’audace, d’imagination et de sensualité, qui sonnèrent le glas du caftan-carcan. Femmes du Maroc, alors jeune magazine, ouvrit ses colonnes à ces créateurs, répandit leur savoir-faire, et se fit le porte-étendard de la tendance libératrice. Il ne s’arrêta pas en si bon chemin.
En 1996, le magazine concocta une parade annuelle, Caftan, destinée à honorer les dernières perfections dans le domaine. D’entrée de jeu, la mayonnaise prit. On s’en délecta. La suite fut à l’avenant. Et Caftan s’imposa comme une grande date de la haute couture marocaine, faisant renaître cette élégance que les femmes adorent car elle habille leurs rêves. Le secret de cette réussite insolente tient en quelques formules : la présence des grosses pointures de la profession, la sélection sévère des stylistes et/ou modélistes et la mise en lumière des talents prometteurs. A cette règle d’or, Caftan, en vue de sa huitième prestation, ne semble pas avoir dérogé, si l’on en juge par le parcours des onze stylistes marocains conviés à ce banquet de haute tenue. Seuls deux d’entre eux n’ont jamais joué leur partition dans ce concert vestimentaire : Karim Tassi et Samya Berrada.

Karim Tassi : le doigté
marocain au service des
tendances occidentales
De Karim Tassi, injoignable malheureusement, nous savons seulement la précieuse facture de son luxueux prêt-à-porter. Officiant à Paris, il revisite le doigté marocain à la lumière des tendances occidentales. Aussi n’hésite-t-il pas à juxtaposer lin, soie et tissus techniques, jeux de pressions et détails contemporains. C’est sans doute avec ces atouts qu’il interprétera le caftan.

Samya Berrada : la broderie, seule concession à sa passion des formes épurées
Samya Berrada, elle, est venue à la haute couture par des chemins de traverse. Après avoir suivi un cursus de langue anglaise, elle a dirigé une entreprise familiale, avant de répondre à l’appel du stylisme. Ce qui était un simple passe-temps, cultivé surtout au Togo, où elle collaborait avec des associations militant pour la modernisation du costume traditionnel, se mua en destin.
A son retour au Maroc, Samya Berrada troqua son fauteuil de présidente contre le pinceau de styliste. «Je suis styliste et non créatrice de modèles», précise-t-elle. Non par modestie mais pour valoriser sa vocation. Une vocation qu’elle a su, sans avoir jamais fréquenté d’école spécialisée, tellement affiner et parfaire, que les têtes chercheuses de Femmes du Maroc, grisées par son art, l’ont propulsée dans la catégorie «haute couture». «Mon style leur a plu d’emblée, commente-t-elle. Peut-être parce qu’il répond à un besoin de retour à une certaine élégance, à une sobriété qui ne laisse place à aucune fioriture».
De fait, le clinquant n’est pas la tasse de thé de Samya Berrada. Ses tenues ne s’encombrent ni d’afféteries ni d’artifices ou de dorures. Même les accessoires en sont exempts. Elles constituent des épures serties de couleurs chaudes et contrastées, et taillées dans des matières nobles, «mais retravaillées. J’adore la broderie et j’en fais grand usage». Ce qui ajoute à la qualité de l’art de Samya Berrada, c’est que c’est littéralement du cousu main. Pas une seule intervention de la machine : «A l’endroit ou à l’envers, c’est pratiquement la même chose. Aucun point n’est apparent». Pour Caftan 2004, la styliste promet «un crescendo dans les arrivées de couleurs sur le podium, des mélanges d’étoffes et une coupe très sobre». On se pourlèche les babines.

Le travail de Mohamed Lakhdar, hommage indéfectible à l’art des maâlems
Si rien ne prédisposait Samya Berrada à la couture, Mohamed Lakhdar, lui, baignait dedans dans sa tendre enfance. Sa grand-mère et sa mère s’y adonnaient. L’enfant Lakhdar suivait leur exemple, par ludisme. Par la suite, il s’est détourné de cette voie pour emprunter les sentiers de la science.
Après deux années de biologie, il jugea qu’ils n’étaient pas glorieux, s’en écarta et retourna à ses premières amours. Un séjour à Esmod, où il se distingua, suivi d’embauche en tant que styliste-modéliste, dans des usines de prêt-à-porter, pour assurer le gîte et le couvert, puis le départ à l’aventure.
Avec bonheur. Femmes du Maroc le repéra, en 2002, et lui offrit une marche sur le podium de Caftan. Avec son époustouflant «Souffle d’Orient», tout en superpositions inspirées, en couleurs vives et sûreté de touche, il s’y illustra tant et si bien que, de jeune talent, il fut hissé, l’année suivante, au rang de haut couturier.
«Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le caftan en soi que l’art du maâlem». Et pour les maâlems, Lakhdar voue un culte si fort qu’il s’efface délibérément pour mieux laisser admirer leur tour de main. En récompense, ils ont contribué à la singularité de son style. Un jour qu’il arpentait les dédales de la médina de Fès, à la recherche d’idées novatrices, il aperçut des petits vieux, confinés dans un minuscule atelier, en train de travailler une matière rare. Par curiosité, il pénétra dans l’atelier et constata que c’était le khrib, ancêtre du brocart, tissu snobé par les couturiers en raison de sa lourdeur. Il tenait là sa griffe.
Et c’est dans cette matière, exhumée splendidement, qu’il composa ses tenues pour Caftan 2003. Un régal des sens que ces caftans en brocart, dont les découpes sont ajustées, et aux tons radieux. «Je ne me retrouve pas dans les couleurs sobres», explique Mohamed Lakhdar, que l’on retrouvera, en mai prochain, surfant sur le thème de la berbérité. Et comme son péché mignon, c’est l’éclat, l’or sera substitué à l’argent. Nous suivrons gaillardement cette «route des Berbères» pleine de grâce.

Lahoucine Aït Mehdi : audace et originalité au service de la tradition
La berbérité était jusqu’ici le pré-carré de Lahoucine Aït Mehdi. Il en fit sa raison de créer. Aussi brillant dans le prêt-à-porter, où ses jeans décoiffants font sensation, que dans la haute couture, où il donne libre cours à son imagination florissante, ce lauréat du fécond Collège Lasalle s’est toujours abreuvé aux sources vives de la culture berbère, les portant à incandescence.
On comprend alors que le public se soit enflammé d’emblée pour les créations du prodige. C’était en 2001. Il avait à peine 24 ans et un talent incommensurable. Ses caftans courts, avec leurs cols en dentelle et leurs motifs berbères, «coiffant» jupes et pantalons babas en taffetas, coton, laine et jean superposés, éblouirent.
En 2002, auréolé de ses galons «haute couture», il remit le couvert, avec autant de brio et des variantes. Plus que jamais fidèle à ses racines, il rallongea ses tenues, sans pour autant émousser leur sensualité. Celle-ci s’exhalant à travers son jeu audacieux sur les couleurs et son sens jouissif de la composition.
Au rendez-vous 2003, ces tableaux enchanteurs nous ont manqué.C’est pour cela que nous attendons impatiemment le retour annoncé de Aït Mehdi sur la scène de Caftan. Un retour prodigue en merveilles, nous promet-il, qu’il ne souhaite pas éventer.

Le dessein d’Albert Oiknine est de rendre le caftan mettable par la jeune génération
Comme Aït Mehdi, Albert Oiknine a été «jeune talent», avant d’investir la cour des grands. C’est une prouesse pour un créateur qui a affûté son talent dans les robes du soir. Mais l’art ignore les frontières, surtout quand on l’hérite d’une mère surdouée. Chabba Oiknine était couturière ; son fils, Albert, résolut de suivre ses traces.
Après des études au Collège Lasalle, il se spécialisa dans la robe du soir, puis, au vu de la vogue du caftan, il changea son fusil d’épaule, en se consacrant à ce vêtement. Avec le dessein de le rendre «mettable» pour la jeune génération. «Loin de moi l’idée de dénaturer le caftan. Je m’emploie seulement à le rendre avantageux pour le corps féminin». Il y parvint sans mal.
Caftan lui accorda une place parmi les jeunes talents, en 2000. Il s’y installa muni de cinq modèles uniquement. Mais ses tenues inspirées des lignes des robes du soir, tout en volumes, transparences, incrustations de dentelles et éclat (perles et paillettes), furent très remarquées.
Depuis, il n’a jamais quitté le podium de Caftan, mais dans la classe «haute couture». A chaque prestation, ses caftans juponnés, ses tissus riches incrustés de pierres et ses robes fantaisie valsent à donner le tournis.
Toujours hanté par le souci de mettre la silhouette féminine en valeur, Albert Oiknine apprête, en vue de Caftan 2004, une collection d’où émergeront les tons ocre. Ce qui est naturel quand on aborde le thème du désert. Dans ce désert, une femme portera, chaque soir, un nouveau caftan, en dentelle ou en velours brodé, serti de bijoux et de perles.

Samira Haddouchi signe ses œuvre d’une excentricité sans faille
Pendant qu’Albert Oiknine s’arrête aux portes du désert, Samira Haddouchi fixe son cap sur le XVIIIe siècle. Une habitude prise par cette lauréate du Collège Lasalle, qui aime tant à voguer sur les époques fastueuses.
Présente depuis 2000 à Caftan, Samira Haddouchi surprend agréablement par son approche du caftan. Tout le monde se souvient de l’étonnante silhouette en forme de sablier qu’elle a composée pour Caftan 2002. Tout le monde aura apprécié le rythme, l’ampleur et la fluidité qui se dégageaient de ses créations, à Caftan 2003, où paillettes, perles, fourrures, plumes, laçages, déchirures et crantages s’entremêlaient dans un désordre harmonieux.
Pour Caftan 2004, Samira Haddouchi ne démord pas de sa ligne de conduite: l’excentricité enveloppée dans des matières nobles, portée par des lignes transparentes et égayée par des couleurs branchées. Mais ce dont la styliste semble fière, ce sont les accessoires, chaussures et sacs portant ses initiales.

Amina Benmoussa ou le jaune, noir, vert, rose, fluo à profusion
C’est la couleur fluo que Amina Benmoussa préfère. Elle n’en fait pas mystère. «Je ne suis pas très couleur foncée», affirme-t-elle. Ceux qui ont eu l’heur d’assister à Caftan 2003, ont pu mesurer l’étendue de son engouement pour le fluo, dont elle joue à merveille. En revanche, elle emploie indifféremment les tissus, sans que cet éclectisme nuise à sa marque de fabrique.
Une marque dont il nous a été permis d’admirer la profonde originalité lors de Caftan 2002. A l’époque, cette diplômée en décoration d’intérieur, convertie, par on ne sait quel miracle, à la haute couture, imposait déjà son style. Lequel consiste, selon ses dires, à redonner vie à l’ancien, tout en le modulant. D’où ces jeux de matières et de contrastes savamment orchestrés, cette floraison de lignes, ces coupes sculptées. C’est la silhouette qui danse, la longueur qui zappe entre chevilles et genou. Un ravissement.
Pour Caftan 2004, Amina Benmoussa brodera sur le thème «Voyage autour du monde avec escale au Maroc». On rêvera en couleurs. Du jaune fluo au noir, du vert à l’orange, du rose au pourpre. Et surtout, on appréciera la délicatesse avec laquelle la styliste utilise la broderie ancienne, à laquelle elle est indéfectiblement attachée.

Nabil Dahani : lignes ajustées, découpes audacieuses et fibres métalliques
Contrairement à Amina Benmoussa, qui a appris le métier sur le tas, Nabil Dahani, lui, a été formé dans deux écoles : Collège Lasalle de Rabat et Chambre syndicale de la haute couture, à Paris. Muni de ce précieux viatique, il abordera le stylisme avec assurance et brio.
Femmes du Maroc, toujours à l’affût des valeurs montantes, consacra des pages à sa collection de prêt-à-porter en avril 2002. Sa consécration fut confirmée la même année par sa participation à Caftan, au titre de jeune talent. Jeune talent qui explosa très vite, le mettant au diapason de ses aînés. On remarqua ses lignes ajustées, ses découpes audacieuses, ses traînes langoureuses et ses tissus en fibres métalliques conçus par Larsen, designer américain de haut vol.
La suite fut un chemin de roses, ponctué par la parution, tous les avrils, de sa collection de prêt-à-porter dans Femmes du Maroc, et par ses prestations, devenues rituelles, dans les éditions de Caftan.
Pour 2004, Nabil Dahani nous concocte un numéro de son crû. Il y aura, pour sûr, un «effet Larsen», puisque c’est sur les soyeux tissus de ce dernier que le styliste a, une nouvelle fois, jeté son dévolu ; un crépitement de couleurs (rose, violet, jaune, gris, vert, rouge, noir) ; des coupes ajustées en haut et évasées en bas ; des gants et de larges chapeaux pour rehausser l’ensemble. C’est un travail de haute école qui nous sera servi, avec une surprise de taille : Nabil Dahani ressuscite, à sa manière, les années cinquante, à travers le personnage d’Audrey Hepburn. Un parfum de My fair lady, cela mérite le détour.

Nadia Tazi, connue à Orlando, Miami, Rome… attend la consécration dans son pays
De détours, le chemin qui a mené Nadia Tazi vers la haute couture était parsemé. Elle se dirigea d’abord vers la biologie, n’y trouva aucun intérêt et la délaissa pour embrasser les beaux-arts à Paris, renonça à y faire carrière, puis s’engoua pour le stylisme et le modélisme. A Esmod, elle s’édifia; le vêtement d’enfants elle pratiqua. Juste pour se faire la main. Car le rêve secret de cette fille de marchand de tissus a toujours été de se faire un nom dans la haute couture marocaine. A force de forger, elle acquit une maîtrise qui la révéla. Ses caftans défilaient, à Orlando, à Djeddah, à Miami, à Rome et au Caire. Il ne manquait à Nadia Tazi que la consécration dans son propre pays pour que son bonheur fût à son comble.
S’étant présentée aux épreuves de présélection de Caftan 2003, elle se vit échouer. Sa collection, inspirée de l’art baroque du XVIIe siècle, ne manquait pas d’allure. On s’enivra de cette orgie de couleurs, on goûta ces coupes résolument modernes, on regretta, cependant, une absence de philosophie. Sur le métier, Nadia Tazi remit l’ouvrage. Et la voici choisie pour le défilé de Caftan 2004. Elle nous y donne rendez-vous, avec ses «Etincelles du désert», aux couleurs de la terre, de soie vêtues, et de perles indiennes serties.

Etudiante, Zahra Yaagoubi,
la surdouée, défilait déjà
Du désert, nous passons au paradis floral, grâce à Zahra Yaagoubi. Lauriers, fleurs d’orangers, roses, pensées, glycines, bougainvilliers, oiseaux du paradis… danseront la sarabande dans la collection de cette styliste, joliment intitulée «La symphonie florale». Ce qui promet un spectacle envoûtant. D’autant que cette lauréate du Collège Lasalle est surdouée. Alors qu’elle suivait ses études, elle défilait à tout-va, et s’exposait d’abondance dans Femmes du Maroc et Nissae Min Al Maghrib. C’est dire combien elle maîtrise son sujet. Preuve en est sa prodigieuse prestation lors de Caftan 2003, où réinterprétant le caftan à la lumière de l’art pharaonique, elle enchanta par sa symphonie de couleurs vives, ses compositions sur les matières nobles et ses broderies d’un autre âge.
Normal alors qu’elle soit promue «haute couture». Et pour se montrer digne de ce rang, Zahra Yaagoubi a tressé une collection, où le velours, sous toutes ses facettes, à la part belle, où les couleurs chaudes rutileront et où des colliers originaux, fabriqués par la styliste, jetteront leurs feux. Enflammant !

Najia Abadi se partage entre Genève et Casablanca
Le caftan n’a jamais eu de secrets pour Najia Abadi. Dans son très jeune âge, elle apprenait à l’apprivoiser, en faisait un loisir et un gagne-pain. En 1979, elle obtint un diplôme de stylisme, à Paris. Puis travailla dans les grandes maisons de couture parisiennes, avant de s’installer à Genève. Aujourd’hui, elle se partage entre cette ville et le Maroc, où elle possède son atelier. En 2002, elle s’est déplacée de Genève à Casablanca, juste pour assister à Caftan. Elle en fut tellement charmée qu’elle décida d’y participer. Ce fut chose faite en 2003 où, dans la catégorie «jeunes talents», elle fit mieux que tirer son épingle du jeu. Conçues comme des toiles impressionnistes, ses tenues ont captivé. En dentelle, en mousseline, en soie ou en taffetas, illuminées par des couleurs chatoyantes, on aurait dit des robes de princesse converties en caftan. Du grand art