Aziz Sahmaoui : «La fusion ne doit pas dénaturer l’authenticité de la musique»

Entretien avec Aziz Sahmaoui qui a présenté son dernier Album « POETIC TRANCE ».

Ce nouvel album, «Poetic Trance», reprend des thématiques qui vous ont chères. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Dans ‘‘Poetic Trance’’, certaines chansons sont nées très vite, comme ‘‘Nouria’’ pour laquelle j’ai tourné un clip. Les autres chansons ont été développées sereinement lors des deux ou trois dernières années. J’ai la chance de travailler à mon rythme avec des gens que j’aime et qui partagent mon univers. Dans l’ensemble, l’amour est bien présent. Mais il prend des directions différentes. Quand on chante la peur, par exemple, c’est une provocation, mais dans l’intérêt et le bien de l’autre, à savoir que l’autre c’est aussi moi. ‘‘Absence’’ et ‘‘Entre voisins’’ appellent à aller vers l’altérité. La tradition est également au cœur de l’album, mais dans une fusion travaillée et équilibrée, comme dans ‘‘Sotanbi’’.

Sur un plan musical, quelles sont vos influences ?
On peut dire qu’on reste toujours dans notre culture, notre africanité : la tagnaouite, les mélodies sahariennes et subsahariennes. Mais avec des thèmes jazzy, des envolées rythmiques rock et même disco, qui rappellent parfois les années 70 et 80. Et j’avoue que c’est quelque chose qui me plaît que de dessiner des ponts et des liens entre l’Afrique, l’Europe et le reste du monde. Je suis vraiment satisfait de cet équilibre trouvé, car j’ai toujours cherché à séduire, à rapprocher, à réduire les distances même dans des climats politiquement difficiles. Mais sans naïveté aucune ou positivité démesurée.

La transe est-elle présente dans tous les morceaux ?
La transe évoque souvent tagnaouite, le zâr soudanais, le stambali tunisien, le vaudou haïtien et d’autres encore, dans lesquelles la musique traduit la difficulté, la rage, l’énervement et l’arrachement au sol. Mais il y a aussi, en parallèle, une transe dans la douceur, dans le calme et l’harmonie. Celle-ci apaise plutôt et nous fait voyager hors de nos corps. Nous-mêmes en tant que musiciens, lorsqu’on joue, on se fait plaisir, on s’oublie, dépassant allégrement les trois minutes autorisées dans les formats radio (rire).

Quel est le secret d’une «bonne» fusion ?
La fusion ne doit pas dénaturer l’authenticité de la musique. On ne peut y injecter des sons à tort et à travers, au risque de déséquilibrer la mélodie. Cette dernière est sacrée. Lorsqu’on lui amène un autre corps, une autre culture musicale, celle-ci doit l’embellir tout en respectant sa profondeur. Pour ce faire, il faut tout simplement étudier la musique, la comprendre, l’apprendre aux mains des maîtres, la professer avec intérêt réel. J’ai déjà joué ‘‘Hamdouchia’’ avec un orchestre philharmonique : il fallait voir comment les musiciens s’y appliquent avec sérieux et respect. Malheureusement, ce qui arrive souvent dans la fusion, c’est qu’on laisse la place à l’improvisation et à l’amateurisme. Cela peut donner des expériences amusantes, mais ça ne va pas bien loin.

Mais alors, pourquoi, à votre avis, ce travail en profondeur reste moins populaire que le «prêt-à-consommer» ?
Chacun choisit sa voix. Personnellement, je pense qu’un artiste ne devrait pas se soucier des effets de mode et des tendances dominantes : introduire un vocodeur, un autotune, lancer des singles, tourner des clips… Même quand les médias et le public le réclament, même si l’époque n’est pas d’accord avec lui, un artiste ne doit pas tremper sa musique dans des courants différents et dans des sons qui changent tous les mois. C’est lui qui se sert du son, ce n’est pas le son qui doit se servir de lui. L’artiste doit d’abord raconter son histoire, son identité, avec sincérité et amour. A partir de là, il peut aller vers l’autre, fusionner sa musique avec Chucho Valdez, avec Joe Zawinul et d’autres musiciens… Et là il donne un sens à sa musique. En tout cas, c’est ma vision des choses.