«Femmes du Maroc», bientôt dix ans aux côtés des femmes

Il y a bientôt dix ans, en novembre 1995, paraissait le premier numéro de «Femmes du Maroc», premier magazine féminin francophone. Avec une petite équipe de quatre rédacteurs, et une grande ambition, celle de se tenir aux côtés des femmes marocaines dans tous les combats qu’elles mèneraient pour l’égalité des droits, dont le plus rude fut la réforme de la Moudawana.

Chaque début de mois, Najia M., 25 ans, enseignante, guette impatiemment la nouvelle livraison de Femmes du Maroc. «C’est ma drogue mensuelle, confesse-t-elle, avec un sourire. Je la prends à petites doses pour faire durer le plaisir. Un soir, je me concentre sur un article, un autre, je mate les photos de mode, le lendemain, je reprends une enquête ou un reportage déjà lus, et ainsi de suite». Nabila D., 46 ans, dont vingt passés dans l’administration, nous expose fièrement sa collection de FDM: «Il me manque les dix premiers. On m’a dit qu’ils étaient introuvables, mais je ne désespère pas de mettre la main dessus. Je suis une fan de ce magazine et j’en conserve les numéros comme je le faisais, dans mon jeune âge, pour les portraits des vedettes de cinéma». Hajja Hlima, elle, est analphabète, ce qui ne la dissuade pas de confisquer le magazine de sa belle-fille pour se repaître de ses images.

Vingt mille exemplaires vendus régulièrement
Ces exemples montrent à l’évidence combien FDM est prisé par les Marocaines. Elles s’y vautrent comme dans un péché mignon et les partageuses parmi elles en font profiter leurs voisines impécunieuses et leurs proches. Vingt mille exemplaires raflés régulièrement selon les chiffres certifiés OJD, un score plus qu’honorable à l’échelle du pays. Nasreddine El Efrit, président du groupe Caractères qui édite FDM, résume ce succès en une formule: «Ce magazine est l’un des rares à avoir su concilier le féminisme et la féminité».
Au siège de Femmes du Maroc flotte, ce vendredi-là, un air de lendemain de tempête. Le numéro de juillet est définitivement bouclé. L’angoisse qui accompagne, comme une mauvaise ombre, cette phase décisive est dissipée. La quiétude est revenue. Les journalistes ont troqué leur bleu de chauffe contre des mises élégantes. Elles ont retrouvé le sourire. A l’image de leur «boss», Aïcha Zaïmi Sakhri, dont le visage s’illumine dès qu’on évoque en sa présence le parcours du magazine dont elle a la redoutable charge. A rebrousse-mémoire, elle revoit par le menu l’acte de naissance de FDM.
Nous sommes en 1995. A cette date, la presse féminine n’est pas en vogue. Loin s’en faut. L’entreprise est aventureuse, personne n’ose s’y hasarder, d’autant que les rares velléités dans ce sens ont avorté lamentablement. Seule Kalima semblait tenir la route. Mais son ton trop libre, pour l’époque, provoqua sa chute. Résultat, en 1995, le paysage médiatique féminin ressemble à une morne plaine. Aussi, les Marocaines recourent-elles à la presse féminine étrangère. A titre d’exemple, Femme actuelle vendait hebdomadairement 7 000 exemplaires au Maroc. «A défaut de grives, on mange des merles», dit le proverbe. Reflétant une réalité distante, ces magazines venus d’ailleurs ne parlent pas réellement aux lectrices, mais elles doivent s’en contenter cependant, pour ne pas être en manque.
L’idée germe, prend corps. Il ne reste plus qu’à se jeter à l’eau. C’est fait. Non sans avoir pris au préalable les précautions nécessaires. C’est ainsi qu’une étude de marché a été réalisée en bonne et due forme, des lectrices potentielles ont été sondées quant à leurs vœux et attentes. Le 1er novembre 1995, Femmes du Maroc voit le jour. En contrepartie de 12 DH, il offre à lire ses 90 pages et sa trentaine d’articles le tout sous la houlette d’un quintette chic et choc: Nasreddine El Efrit, Aïcha Zaïmi Sakhri, Géraldine Dulat, Leïla Benyassine et Kenza Bennis.
Il eût été plus aisé pour les concepteurs de FDM de reproduire le modèle d’un des magazines occidentaux, mais ils ne mangent pas de ce pain-là. Soucieux d’intéresser la femme marocaine, ils se sont attachés à lui concocter un magazine à sa mesure, à la lecture duquel elle peut se retrouver. Reste que si l’on tient absolument à établir une comparaison, c’est du côté de Elle qu’il faut chercher. «On peut dire que FDM joue le même rôle que celui de Elle dans les années soixante. A cette époque, la femme française ne pouvait pas ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de son époux, elle ne pouvait non plus se faire avorter ni choisir librement la vie qu’elle voulait mener. Elle essayait de la libérer de tous ses jougs», affirme Aïcha Zaïmi Sakhri. En filigrane de ces propos transparaît la mission que s’assigne FDM, celle de se constituer en sentinelle de la femme marocaine. A un moment où celle-ci commence à secouer ses fers. Ainsi qu’elle est décrite dans l’éditorial du premier numéro: «Au sein du couple, la Marocaine a conquis un nouveau rôle, grâce à l’instruction, au travail, au salaire et… au permis de conduire, ce qui s’ajoute au rôle traditionnel de maîtresse de maison, d’épouse et de mère… Hier, cette femme, confinée à la maison, «vivait par procuration» : elle était la femme de… ou encore la sœur de… Aujourd’hui, elle vit une double transformation. Son affirmation sociale, qui passe nécessairement par l’accès au savoir et par sa réalisation au niveau du travail, devrait autoriser une affirmation individuelle au sein du couple. C’est un phénomène à la fois d’émancipation et d’émergence de la femme en tant qu’individu».
Mais pour quelques droits âprement conquis, combien d’entraves ligotent encore la marche de la femme ? Le chemin est très long qui aboutit à l’émancipation totale de celle-ci. C’est pour cette raison que, depuis qu’il existe, FDM s’est donné pour tâche non de flatter ses lectrices, mais de les former, les fortifier, les guider, les instruire et les éduquer. Il ne cesse de se percevoir comme un magazine militant appelé à contribuer à l’épanouissement des droits de la femme, en se faisant le porte-voix de féministes aussi éprouvées que Latéfa Jbabdi, Najat Mjid, Rabéa Naciri, Aïcha Ech-Chenna et d’autres. Ce faisant, FDM s’engage sur tous les fronts du combat féminin, celui de la réforme salvatrice de la Moudawana est son plus haut fait d’armes. L’éditorial du numéro100 s’en réjouit, décrivant «notre folle joie incrédule quand le Roi du Maroc a annoncé les grandes lignes de la réforme de la Moudawana devant le Parlement. Peut-être le moment le plus intense de huit années et demie de la vie de FDM». «Au début, le magazine était perçu comme un objet amusant mais futile; aujourd’hui, FDM et les magazines féminins sont considérés comme des partenaires dans la modernisation du pays», confie Nasreddine El Efrit.

FDM se veut féministe, sans sacrifier la féminité
Résolument féministe, FDM bouscule tous les lieux communs véhiculés par l’imagerie féminine de mise. Foin de la femme-tortue, vertueuse, mère et ménagère, clouée au foyer et qui ne doit pas courir ici et là ! Place à la femme, mariée ou célibataire, autonome ou active, qui s’assume corps et âme (cf. les fameuses pages noires), s’exprime sans ambages (voir «C’est mon histoire») et travaille à s’accomplir pleinement.
Féministe, FDM l’est au plus haut point, mais, précise Aïcha Zaïmi Sakhri, pas dans l’acception solennelle du terme. De fait, tout en militant en faveur de l’égalité des droits entre l’homme et la femme, le magazine ne sacrifie pas la féminité, bien au contraire, il s’en fait le chantre, à travers les pages «Mode et beauté», qui en sont autant d’odes. Cette position se cristallise dans l’événement Caftan, destiné à mettre en lumière la touche marocaine et à révéler ses jeunes servants. C’est un autre versant du combat de FDM, car la féminité est une valeur qui vaut d’être défendue. Le patrimoine vestimentaire l’est tout autant. En novembre prochain, FDM célébrera son dixième anniversaire. Et en magazine de conviction et d’alerte, il a lancé, dans ce cadre festif, une pétition afin de sensibiliser l’opinion et les autorités compétentes au droit légitime des femmes marocaines à transmettre leur nationalité à leurs enfants. Encore une injustice que FDM s’emploie à réparer

Depuis son numéro 1, «Femmes du Maroc» a fait du chemin. Ce qui n’a pas changé, en revanche, c’est sa volonté d’accompagner, en la guidant, la femme marocaine sur le chemin de l’égalité des droits.

Géraldine Dulat, cheville ouvrière
Géraldine Dulat, 35 ans, française mais marocaine de cœur, mère d’une petite marocaine, seconde Aicha Sakhri à la tête du magazine.
Elle a intégré FDM depuis le numéro 1 avec un premier article où se révélait déjà sa nature généreuse, vive, sensible et spontanée, et qui s’intitulait «Vivre seule à Casa». Numéro après numéro, elle a réalisé de nombreuses interviews de femmes, rédigé d’innombrables articles concernant la Moudawana, les relations hommes-femmes et donné le ton à de nombreuses rubriques du magazine dont les fameuses «pages noires». Aujourd’hui, dix ans après, elle occupe le poste de rédactrice en chef du magazine et continue de militer pour une cause qu’elle a fait sienne, l’égalité des femmes. Son credo ? notre boulot : «Un travail de fourmis qui, in fine, permet d’influer sur l’évolution (moderne et progressiste) des mentalités». Son plus beau cadeau d’anniversaire ? Le discours royal annonçant les grandes lignes de la réforme de la Moudawana, un 10 octobre!