Une vérité effleurée par le doute

Pour le «déjeuneur», ce «mangeur de Ramadan» impénitent, le goût sucré de la première datte avalée avec une gorgée de lait frais –après l’appel du muezzin annonçant la délivrance des abstinents– a toujours le goût acidulé et coupable d’un péché à moitié pardonné. C’est du moins ce que soutenait un ami pour qui le mois de Ramadan est un enchantement de trente jours et autant de fois renouvelé.

En tout cas quand le mois arrive vraiment à son terme, c’est-à-dire lorsque la lune épuise son cycle normal, il tenait le compte depuis des lustres au point d’affirmer qu’il est de plus en plus rare de nos jours qu’un Ramadan en compte trente. Cet ami ne jeûnait pas, sinon à moitié ou peut-être quelques fois. Selon l’humeur du jour. Cependant, il ne soutient pas les revendications de ce qu’on appelle les «déjeûneurs». Il a toujours trouvé quelque peu risible l’agitation diurne de ces «bouffeurs» de boîtes de conserves, comme il les désignait, qui exhibent leur incroyance sur la voie publique. Pour lui, un croyant croit, un athée ne croit pas du tout et un agnostique doute. Lui, il doute. Mais il redoute surtout une engeance particulière qui se mêle aux deux premiers: les croyants qui se croient permis de faire croire de force que leur croyance est une vérité qui s’applique à tous; et les incroyants qui pensent que ne pas croire est une opinion que les autres doivent absolument partager. Et lorsqu’on lui demande : «Et la foi dans tout ça ?» La foi n’est ni une vérité, ni une opinion. C’est un état. Un état d’âme pour les uns, de grâce pour les plus chanceux et d’esprit pour ceux qui usent de ce dernier. Quant à ceux qui doutent, ces agnostiques, âmes perdues errant entre le Paradis des uns et l’enfer des autres, ceux-là marchent en équilibre instable vers un lointain point de lumière… Ils répètent, tel un mantra, cette devise que le romancier et croyant François Mauriac aimait à rappeler aux prosélytes opportunistes et autres zélateurs donneurs de leçons, hélas de plus en plus nombreux : «Dieu me parle et je lui parle et je veux que personne ne m’en parle !» Le doute est une ascèse, et l’agnostique, comme le mystique, est en quête incessante d’une lumière pour éclairer sa voie. C’est dans son cheminement que se trouve son accomplissement, car l’important, comme dirait le poète, n’est pas le chemin, c’est le cheminement… Mais qu’il est dur et long ton chemin, mon ami, mon frère, mon semblable !…

A propos de frère, mais dissemblable et notoirement prosélyte notamment pendant le Ramadan. Qui se souvient de Tarek Ramadan, le bien nommé, à moins que ce soit le contraire ? Rappelons des faits qui avaient récemment défrayé la chronique. Après avoir hanté les plateaux de télévision de France et d’ailleurs, d’avoir propagé sa «bonne parole» usant de son bagout moralisateur un peu partout dans une partie de ce monde arabo-musulman, le voilà pris en «flagrant délice» aux bras de quelques brebis égarées, et néanmoins voilées, tombées en pamoison devant sa «prestance religieuse». Présomption d’innocence oblige, il est difficile de savoir comment il se comportait avec ses victimes, violemment ou avec douceur, si l’on se réfère aux accusations des unes et des autres. Lui, en tout état de cause, confessa après avoir tout nié, qu’il avait certes succombé à la tentation de la chair (et peut-être aussi de la chaire). «La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres», se lamentait le poète Stéphane Mallarmé pour d’autres raisons bien plus prosaïques et plutôt conjugales. Le frère Tarek a, lui aussi, lu pas mal de livres, semble-t-il. Surtout Le Livre : celui-là même dont il faisait l’exégèse à sa guise et qui lui a servi d’arme de séduction massive sur les plateaux des télés et jusque dans les alcôves. Certes, il confessa ses péchés, mais sans pour autant battre sa coulpe, comme diraient ses frères pécheurs impénitents de l’autre Livre. Pire encore, comme c’est un «croyant qui ne doute pas» et surtout pas de lui-même, il a osé dire que ses ébats hors mariage se passaient avec des femmes consentantes. Seulement voilà : Comme c’était lui qui leur faisait, à sa manière, l’exégèse du Livre, il était certain qu’elles allaient rester mutiques et bouche-bée. Et comme diraient ses collègues théologiens et autres «tolba» libidineux : Qui ne pipe mot consent. Ainsi donc parlait l’ex-star du télé-islamisme cathodique ! Un hologramme à haute transmission faussement religieuse déguisé en un imam-dandy, que nombre de ses adversaires, coreligionnaires ou non, trouvaient trop verbeux, moralisateur, sûr de lui et dominateur. Face à notre ami qui doute, sourit et cultive une douce indifférence aux choses de la vie, que vaut ce «prêcheur-pécheur» sans sourire ; et que valent ses «frères», ceux-là mêmes qui font et ont fait croire à des balivernes en trompant tant d’hommes et de femmes de bonne foi ?

Dans son beau roman sous forme de thriller métaphysique, Le nom de la rose, Umberto Eco fait dire à son principal personnage, le frère franciscain Guillaume Baskerville : «Le diable, c’est la foi sans le sourire, la vérité qui n’est jamais effleurée par le doute».