Une question de langues

Appelé à la barre, l’un des premiers prévenus annonce la couleur: il s’adresse directement à la Cour dans une belle langue qui pourrait bien être… le russe, à moins que cela soit le grec. En tout cas, Personne n’y comprend rien, et le président l’interrompt un peu sèchement, il faut bien le reconnaittre. Conciliabules entre ces messieurs du tribunal, puis suspension de la séance; ils vont se retirer pour chercher une solution à l’abri des regards.

Salle des flagrants délits, près le tribunal correctionnel de Casablanca. On y jugeait récemment quelques ressortissants étrangers, poursuivis essentiellement pour des délits d’ordre économique, tels l’émission de chèques sans provision, ou déclarations fiscales frauduleuses, entres autres. Appelé à la barre, l’un des premiers prévenus annonce la couleur : il s’adresse directement à la Cour dans une belle langue qui pourrait bien être le… russe, à moins que cela soit en fait le grec. En tout cas; personne n’y comprend rien, et le président l’interrompt un peu sèchement, il faut bien le reconnaître. Conciliabules entre ces Messieurs du tribunal, puis suspension de la séance, ils vont se retirer pour chercher une solution à l’abri des regards. Et c’est urgent car quelques dizaines de dossiers attendent aussi d’être traités lors de cette audience. L’attente ne durera que quelque dix minutes, et revoilà les magistrats qui apparaissent, l’air satisfait.
Première chose donc, identifier la langue, le langage ou l’idiome dans lequel s’exprime le prévenu. Le président, s’adressant au prévenu, utilise presque le langage des signes. Il lui signifie que, dans notre pays, la justice se rend en langue arabe, à l’exclusion de toute autre langue. Et que si le prévenu ne comprend pas cette langue, le tribunal désignera un interprète pour l’assister et traduire ses propos. De balbutiements en hésitations, et avec l’aide bénévole de quelques avocats qui maîtrisent certaines langues, on finit par apprendre que l’intéressé est originaire d’un pays de l’Est de l’Europe, et ne parle que le serbe, avec quelques connaissances en langue russe. Le tribunal hésite, car dans l’annuaire des interprètes dont dispose la Cour, ce genre de spécialistes ne court pas les rues, imagine-t-on un Serbe pouvant traduire des propos en arabe, à Casablanca, cela semble difficile à trouver. Or, en matière correctionnelle, les débats sont oraux, le prévenu étant contraint de s’expliquer sur les faits qui lui sont reprochés, de répondre aux questions du président ou du procureur, et de donner un certain nombre de détails ou de précisions. Reprise des conciliabules entre les juges, qui annoncent la solution trouvée : ajourner l’étude du dossier, en le renvoyant à une date ultérieure, et mettre à profit le temps gagné pour contacter la représentation diplomatique du pays de l’intéressé, et lui demander d’envoyer (ou de trouver) un interprète. Ce genre de situation est de plus en plus fréquent dans nos tribunaux, avec une fréquence plus élevée dans les zones frontalières, où sont souvent interpellés des ressortissants étrangers pour trafic de drogue ou de devises… Allez donc trouver un interprète serbe à… Tétouan ! Ces problèmes de langue sont tout aussi récurrents dans les tribunaux “normaux”, où l’on assiste parfois à des situations ubuesques.

Parfois, le prévenu est tout simplement un Marocain, ayant commis une quelconque indélicatesse, qui lui vaut de se retrouver devant un tribunal. Et il ne parle pas l’arabe, sinon le dialectal, qu’il utilise pour s’adresser aux salariés de son entreprise, ou avec l’épicier du coin. Lui demander d’expliquer devant un tribunal les tenants et les aboutissants d’une complexe affaire commerciale relève presque de l’impossible ; ce fut récemment le cas, lorsqu’un fringant chef d’entreprise fut amené à s’expliquer sur une faillite frauduleuse. Dans son discours, huit mots sur dix étaient en français, il était question d’agios, de taux d’intérêts dégressifs, de trésorerie, et autres termes économiques. La Cour peinait à suivre, et à comprendre le fond du problème. Ce qui est bien ennuyant quand on doit statuer sur un cas dans les dix minutes qui suivent. Alors, de guerre lasse, le président décida d’arrêter les frais , décidant de renvoyer (encore une fois) , le dossier à une date ultérieure, ordonnant que lors de la prochaine audience, le prévenu soit accompagné de son chef comptable ou du directeur du personnel (ou de tout autre salarié maîtrisant la langue arabe), afin de faire progresser le débat.