Une image qui choque et révolte

sous couvert de je ne sais quel prétexte, l’unique femme du gouvernement remet en question « l’agenda de l’égalité », un projet gouvernemental sur lequel 25 ministères ont planché pendant deux ans sous le gouvernement El Fassi et qui vise à  instaurer l’égalité des chances entre les deux sexes.

Alors qu’il errait dans le vague, mon regard a buté dessus et s’est arrêté net. Réveil brutal. L’image n’avait rien d’extraordinaire. Elle était même on ne peut plus banale. D’une triste banalité.

Mais d’une banalité violente. Sa violence venait de ce qu’elle renvoyait de la réalité, de ce qu’elle en résumait comme état de fait. Nous sommes à Aïn Diab. En ce deuxième week-end de mai, la corniche de Casablanca a pris des allures estivales. Normal, avec la brutale canicule qui sévit depuis plusieurs jours, le besoin de fraîcheur s’est fait grand. La plage est noire de monde. Je goûte avec plaisir mon premier bain de l’année d’autant que l’eau est à la température idéale. De retour sur le sable, je m’abandonne à une douce rêverie tout en regardant distraitement autour de moi. C’est là que la vision de leur couple s’est imposée à mon regard. Je l’ai d’abord vue, elle, habillée de rose de la tête au pied. Elle fixait la mer en jouant machinalement avec une clé de voiture.

A ses côtés se tenait celui qui ne pouvait être que son mari. Le ventre proéminent de ce dernier remplissait tout le champ. Couché sur le dos, l’homme bronzait tranquillement, offrant son corps nu aux caresses du soleil. Pendant ce temps, de fines gouttelettes de sueur suintaient aux tempes, dûment enserrés par un hijab, de son épouse. La révolte et la colère m’ont alors prise à la gorge devant ce contraste et de ce qu’il montre d’intériorisation par les femmes de leur condition inégalitaire. Cet homme aurait porté un qamis et une longue barbe, cela ne m’aurait pas posé problème. Mais elle, vêtue et transpirant au soleil et lui exposant ses chairs à la vue de tous, c’était d’une violence inouïe. Choquant au plus haut point. J’ai alors mieux regardé autour de moi. Et je me suis rendue compte que, sur cette plage de Aïn Diab, ici à Casablanca, poumon moderne du Maroc, la majorité écrasante des estivants était des hommes. Quand le regard accrochait une silhouette féminine, elle portait hijab. Rares, très rares étaient les femmes en maillot de bain. Il fallait vraiment les chercher à la loupe.

Il y a quelques jours, dans un marché de Rabat, la capitale, une jeune femme, habillée en robe courte, s’est faite agressée par un groupe de salafistes. Selon des témoins, ils lui ont jeté des pierres, l’ont battue et entièrement dépouillée de ses vêtements. Depuis quelques mois, étonnamment depuis l’avènement du gouvernement Benkirane, des milices «de la vertu» font de plus en plus parler d’eux dans les petites villes du pays, dictant leur loi et leur conception du bien et du mal aux habitants. Avec cette agression ciblée en plein cœur de la capitale, on passe à un cran supérieur. Alors oui, M. Benkirane a eu beau, suite à ce qui a créé l’émoi et la controverse sur le net, déclarer : «Je crois en la liberté, Dieu nous a créés libres. Qui est Benkirane pour dire aux Marocains de se raser la barbe ou pour imposer le hijab ?

Les libertés individuelles sont sacrées et intangibles». Comment ne pas s’inquiéter quand, par ailleurs, son ministre de la communication veut imposer des hommes de religion à chaque débat télévisé comme si nous ne pouvions plus penser et discuter que sous surveillance religieuse ? Quand, sous couvert de je ne sais quel prétexte, l’unique femme du gouvernement remet en question «l’agenda de l’égalité», un projet gouvernemental sur lequel 25 ministères ont planché pendant deux ans sous le gouvernement El Fassi et qui vise à instaurer l’égalité des chances entre les deux sexes ? Une remise en question qui a fait sortir l’Union européenne de ses gonds au point de menacer de retirer les 50 millions d’euros accordés au Maroc pour mener à bien ce projet. Le conditionnement des esprits ne date pas d’aujourd’hui comme en témoigne le changement  de physionomie de la plage de Aïn Diab (et dire qu’il y a cinquante ans, les Marocaines y prenaient leurs premiers bains de mer !).

Il est le fait de l’action de «moralisation» menée depuis des années sur le terrain par la mouvance islamiste auquelle appartient le parti majoritaire actuellement à la tête du gouvernement. Aujourd’hui, et du fait de la nouvelle donne politique, cette action entend se mener sur le plan institutionnel. Alors que faire pour qui est attaché à ces libertés individuelles, «sacrées et intangibles»? Faut-il attendre, comme à chaque fois, que le Souverain intervienne ainsi qu’il vient de le faire en nommant une féministe à la tête de la HACA, réponse on ne peut plus éloquente à la volonté de mainmise idéologique sur l’audiovisuel exprimée par les nouveaux cahiers des charges ? Ou faut-il avoir le courage de ses idées et se battre ouvertement pour que la religion soit et reste une affaire privée ne relevant que du seul for intérieur de l’individu ? En commençant par dire, par exemple, que les appels à la prière n’ont pas leur place à la télévision, celle-ci s’adressant à qui pratique et à qui ne pratique pas ou, plus encore, à qui croit et à qui ne croit pas.