Une histoire de mules

L’histoire de ces jeunes filles est assez simple, basique, comme on en voit souvent dans les films. Au chômage dans leur pays, elles ont été approchées par une connaissance du quartier, qui leur a proposé la somme de 5 000 dollars et un billet d’avion pour une virée en Afrique et en Europe afin de convoyer une valise jusqu’à une certaine destination.

C’est ce qu’on pourrait appeler une histoire de mules, qui se déroule parfois dans la salle des flagrants délits, voire devant la Chambre criminelle, selon l’importance du dossier. Cette semaine, comparaissaient donc deux jeunes filles, originaires d’un pays d’Amérique latine. Elles avaient été arrêtées à l’aéroport Mohammed V, avec quelques kilos de cocaïne dans leurs bagages ; une broutille, seulement trois kilos par voyageuse. En provenance du Brésil, elles devaient faire une escale à Casablanca, avant de continuer vers l’Europe. Seulement, les fins limiers de la Douane, et les agents de la PAF (Police de l’air et des frontières) étaient aux aguets, et surveillaient plus précisément certains vols en provenance de destinations dites «à risques».

Le président entame les interrogatoires et, premier écueil, les prévenues ne parlent et ne comprennent que la langue de Cervantès. Mais ce n’est pas trop grave, car, dans la salle, certains avocats pratiquent aussi cette langue ; le président pose les questions, traduites par un avocat, qui retraduit la réponse. C’est un peu bancal, mais ça fonctionne, et pour le tribunal, cela permet de juger ce jour même ce dossier, au lieu de le renvoyer à une date ultérieure pour convoquer un traducteur.

L’histoire de ces jeunes filles est assez simple, basique, comme on en voit souvent dans les films. Au chômage dans leur pays, elles ont été approchées par une connaissance du quartier, qui leur a proposé, à chacune, la somme de 5 000 dollars et un billet d’avion pour une virée en Afrique et en Europe, à charge pour elles de convoyer une valise jusqu’à une certaine destination, où elles seront contactées par quelqu’un à qui elles devront remettre la valise. Dans des cas pareils, et sachant que de nombreux précédents négatifs existent, on se demande pourquoi certaines personnes acceptent encore ce genre de proposition. Quoi qu’il en soit, voilà nos deux voyageuses embarquées dans l’avion, elles qui n’avaient auparavant jamais voyagé, et parties pour deux semaines de vacances originales… Qui s’arrêteront abruptement à l’escale casablancaise. Elles se retrouvent donc, paniquées, dans la salle d’audience, entourées d’un important dispositif sécuritaire, des policiers partout, des gendarmes en faction, et un protocole très strict. Par le truchement de l’interprète, elles racontent leur triste histoire, leurs conditions de vie difficiles dans leur pays, l’espoir de pouvoir s’en sortir en gagnant un peu d’argent pour aider, qui un père au chômage, qui une mère divorcée… C’est assez pathétique et en les observant, on se doute bien que mille questions trottent dans leurs têtes : à combien d’années de réclusion vais-je être condamnée ? Les prisons sont elles mixtes dans ce pays ? Y parle-t-on espagnol ? Elles réalisent peu à peu le traquenard où elles sont tombées, et essayent avec l’énergie du désespoir d’apitoyer les magistrats. Lesquels ne sont pas des monstres horribles, mais des êtres humains, sensibles à la détresse des inculpées.

Durant l’interrogatoire, c’est presque un dialogue de sourds : à chaque question, les prévenues soupèsent leurs réponses, voulant absolument endosser l’habit de victimes, trahies par un ami en qui elles avaient toute confiance, et jurant leurs grands dieux qu’elles ignoraient le contenu exact des valises. Sauf que c’est le discours que tiennent tous les trafiquants arrêtés, et que le magistrat connaît par cœur, pour l’avoir déjà entendu à maintes reprises. En fin d’audience, les avocats plaident l’ignorance, font valoir le jeune âge des inculpées, et la difficulté pour elles de se retrouver dans pareille situation, loin de leur pays, de leurs proches et amis, et pointent du doigt leur grande naïveté…

Le magistrat relève, lui, l’étendue des dégâts que causerait cette drogue, une fois mise en vente, des vies brisées, des avenirs perturbés et des santés compromises. En ce domaine, la politique du Royaume repose sur un principe simple : tolérance zéro pour les trafiquants de drogue internationaux. Le Maroc entend protéger sa jeunesse, et ne saurait être clément envers ces vendeurs de mort. Cependant, les juges ne veulent pas non plus enterrer à jamais l’avenir des jeunes prévenues, et le verdict sera relativement clément : trois années d’emprisonnement sont prononcées, entraînant l’évanouissement simultané des prévenues. Le magistrat appelle les avocats, et leur demande d’informer leurs clientes de la possibilité de faire appel, et de leur préciser, qu’en cas de bonne conduite, elles peuvent espérer bénéficier de remises de peines, qui leur permettraient de sortir de prison plus vite.