Une demande de mieux d’Etat

Nous sommes à la veille d’une échéance électorale d’une grande importance. Parmi les sujets qui leur paraissent les plus préoccupants pour le pays, les citoyens évoquent le logement, la pauvreté et l’exclusion, l’insécurité.

Le moral des Marocains reflète l’état morose de la conjoncture économique : une croissance en berne et une situation de l’emploi pas du tout réjouissante. La montée des préoccupations relatives aux risques économiques et sociaux apparaît par ailleurs significative. Certes, la perception du risque économique est très différenciée selon les catégories socioprofessionnelles, les générations et le niveau d’éducation mais elle est largement partagée par toutes les couches de la société. Dans la campagne électorale qui s’annonce chaude et virulente, les candidats aux élections seront confrontés à une demande des électeurs pour plus d’Etat, plus de dépenses publiques, plus de services publics. Demande légitime,  sachant le déficit en infrastructures dont souffrent des territoires urbains et ruraux dans différentes régions du pays. La rareté de la ressource étant une contrainte, les candidats à des sièges dans l’enceinte parlementaire sauront-ils répondre à cette demande de plus d’Etat par des propositions d’un mieux d’Etat ?    

La société connaît de profondes transformations et constate que les politiques publiques ne répondent pas suffisamment à la demande sociale. Les rapports se succèdent et pointent régulièrement les mêmes difficultés de l’action publique : absence de transparence et de mise en perspective des projets, distance et opacité vis-à-vis des usagers, multiples rigidités dans la gestion des politiques et des programmes. Ces difficultés de gestion trouvent un écho important dans les récriminations des usagers en ce qui concerne les services publics. Des inégalités existent aussi dans l’accès, à un coût compatible avec les ressources des plus défavorisées, à certains services essentiels. La coordination des actions publiques est souvent insuffisante. La puissance publique ne paraît pas en mesure de définir de façon incontestée l’intérêt général et de le mettre en œuvre. Les limites du contrôle parlementaire, de la capacité du Parlement à se doter de moyens propres d’évaluation, à peser sur les choix budgétaires, à suivre l’application des lois sont souvent relevées. Certes, l’administration se réforme mais à un rythme lent ; elle le fait trop souvent en conservant les mêmes tropismes et méthodes de captation exclusive de la compétence, de direction descendante, de non-responsabilisation de ses cadres et de ses agents, et elle manque ainsi, en ces multiples occasions, les véritables transformations dont elle a besoin. Il est dans ce contexte particulièrement important que la puissance publique fasse apparaître plus clairement les objectifs qu’elle poursuit sur la base d’un diagnostic plus transparent. Mais, au-delà du débat et de l’affichage, il convient de trouver aussi le chemin de l’efficacité et de l’application effective et plus rapide des décisions prises, du «passage à l’acte».

L’État est interpellé comme le garant ultime contre les risques. Il est également attendu comme le promoteur des libertés et des droits (formels et réels). La première exigence dans ce domaine est relative à l’emploi. Mais elle s’exprime aussi sous la forme d’une demande de droit à l’éducation, au logement, à la santé, à l’intégration… La complexité croissante de l’action publique et l’alourdissement du poids des dépenses publiques renforcent l’exigence d’une plus grande transparence et d’une meilleure efficacité de la gestion. Cette exigence est portée par l’affirmation renouvelée des droits fondamentaux de la personne. Il s’agit également de donner suite à la demande plus large de protection contre les risques, qui s’exprime dans la société.

Qu’il s’agisse de se protéger contre toute une gamme de nouveaux risques, de faire jouer la solidarité nationale, d’assurer sur le territoire l’unicité de certains services publics, l’État est sans cesse appelé à intervenir. Le recours à l’État central reste permanent dans notre pays. Il s’agit là d’un trait de notre culture nationale: certains penseront qu’il nous handicape, dans l’effort d’adaptation nécessaire ; d’autres au contraire y verront un atout important pour la définition des régulations nécessaires. La notion d’intérêt général, si souvent mise en avant, est moins aisée à définir dans une société plus différenciée. Pour les citoyens, l’État se doit d’être l’organisateur des procédures démocratiques de décisions: avec le développement de l’éducation et des médias, la demande de transparence de l’information, d’écoute et de concertation ainsi que l’exigence de débats avant la décision associant les parties concernées, de lisibilité dans les responsabilités se font plus pressantes. Pour répondre aux attentes des citoyens, ne conviendrait-il pas d’inventer de nouvelles régulations, c’est-à-dire des procédures, incorporant les remontées d’information du terrain, visant à piloter le système concerné vers un ou plusieurs objectifs déterminés, dans le respect de certaines règles, en assurant la stabilité globale du système. Ceci suppose le recours plus fréquent à des instruments d’incitation et à une adaptation des réglementations rendant celles-ci plus responsabilisantes, plus ouvertes au développement de l’action collective, mais aussi plus claires et plus fermes dans les conditions de leur applicabilité et, d’une façon générale, le recours à l’intelligence collective plutôt qu’à la contrainte.