Une construction mentale

un écrivain français, et animateur de télévision à ses moments perdus, yann moix, a récemment publié une longue tribune libre dans le quotidien le monde (31/7/2016) dans laquelle il qualifie «daech» «d’état mental». jouant sur le vocable «état» qui devient une institution lorsqu’il prend une majuscule, le romancier s’échine à analyser et à expliquer ce qui est par définition inexplicable : un état d’esprit.

«Le résistance n’est qu’espérance» est un beau titre d’un recueil de poésie de René Char. Que reste-t-il à celui qui a tout essayé– même le silence et même la solitude–, afin que l’esprit triomphe face à la bêtise, la raison devant l’irrationnel et le rire contre l’arrogance et la violence ? Il reste cette espérance portée en bandoulière pour arpenter les chemins qui mènent au sommet de l’apaisement. Il reste la poésie comme compagnon de route et les mots et les arts; et la culture comme bouclier face à la barbarie triomphante de l’inculte qui gagne du terrain, qui marche et va loin, toujours plus loin, comme dirait Audiard, qu’un intellectuel assis. Il reste enfin la pensée juste. Sinon, rien. C’est dans le recueil sus-mentionné que René Char fait ce constat de l’étrangeté et de l’exil intérieur : «Et je demeure là comme une plante dans son sol bien que ma maison soit de nulle part».

Il ne passe pas un jour sans que les médias, d’ici et d’ailleurs, nous rappellent que ceux qui sèment la haine et la violence sont partout et jusque dans nos esprits. Le visage de la barbarie, la moins humaine et la plus inouïe, traverse le miroir, exhibe ses mâchoires et sème la terreur et le chaos à travers le monde. On l’affuble d’un titre, d’un statut, d’un acronyme dans toutes les langues comme pour «légitimer» son existence ou se soumettre à son diktat. Un écrivain français, et animateur de télévision à ses moments perdus, Yann Moix, a récemment publié une longue tribune libre dans le quotidien Le Monde (31/7/2016) dans laquelle il qualifie «Daech» «d’état mental». Jouant sur le vocable «état» qui devient une institution lorsqu’il prend une majuscule, le romancier s’échine à analyser et à expliquer ce qui est par définition inexplicable : un état d’esprit. La démarche est intéressante tant elle invite à réfléchir sur la capacité à imaginer et à construire un monde fantasmé, mais aussi à la concomitance de la guerre menée par «daech» (optons pour cet acronyme arabe alors que cette langue souffre peu ce genre de contraction verbale) et l’avènement de cette ère de confusion entre le réel et virtuel que le numérique a précipité. «A l’heure où le réel et virtuel se conjuguent et souvent se confondent, comme en atteste notamment le jeu Pokemon Go, ce serait un réflexe appartenant au précédent siècle que d’affirmer qu’un pays qui n’existe pas dans la réalité n’existe pas tout court. La réalité n’est plus aujourd’hui circonscrite au réel ; le virtuel en est l’une des modalités. Etat islamique de la Terre et Etat islamique de la Toile, même combat. Bien malin qui pourrait dire lequel est l’avatar de l’autre». Les arguments qui seront avancés plus loin valent ce que valent tant d’analyses et d’études sociologiques ou géopolitiques et nombre d’ouvrages dédiés à cet «état mental». Jamais un mouvement terroriste n’a engendré en si peu de temps une telle offre «intellectuelle», notamment en Europe et plus précisément en France. Certes, le phénomène et son impact sont spectaculaires et les dégâts causés, hélas, sont énormes et de l’ordre du tragique. Mais les «déchiffreurs» qui s’évertuent à déchiffrer l’indéchiffrable ne font souvent qu’ajouter au malheur la confusion. Le romancier Yann Moix reconnaît et dénonce d’emblée ce travers tout en y sacrifiant à son tour : «(…) je n’échappe pas à ce que je suis en train de dénoncer : l’inflation du discours sur des faits dont la nature même est de narguer la raison, et de neutraliser le bien-fondé de la raison, l’acuité de ses hypothèses et la pertinence de ses conclusions».

Maintenant, comment cet «état mental» est-il regardé, vu et commenté de l’autre côté, c’est-à-dire à partir de ces contrées arabiques où le monstre a couvé comme un œuf de serpent ? Si tout le monde croit savoir quand, comment et où il est né, et s’il est dénoncé quasiment à l’unanimité, personne ne peut dire pourquoi est-il né ? Normal, un état mental est toujours diversement explicable ou exploitable, selon qu’on a fait ou non un véritable état des lieux sur le fait religieux, sa pratique et sa place dans la société, ses acteurs et sa teneur. Dans son excellent et lumineux Traité théologico-politique, Spinoza écrivait au mitan du XVIIe siècle à propos d’une tout autre religion : «Le temple même a dégénéré en théâtre, où l’on écoutait non plus les docteurs de l’Eglise, mais des orateurs qui, tous, avaient le désir non d’instruire le peuple mais de le subjuguer d’admiration pour eux».