Un Moutel à cinq pattes

on a observé qu’au fil du temps, le consumérisme a pris en charge cette vieille tradition que les marocains, entre autres musulmans, entretiennent contre les vents du progrès tout en les adaptant aux influences de la modernité. on a remarqué depuis longtemps déjà l’apparition, dans le cadre du crédit à la consommation, du «crédit mouton» venu rejoindre la panoplie d’offres et services bancaires tel le «crédit auto».

Une start-up américaine vient d’inventer le steak high-tech. Désormais, des consommateurs de la Silicon Valley peuvent goûter cet «Impossible hamburger», ainsi qu’on le nomme, à base de protéines de blé, de pommes de terre ou de noix de coco et de sang de synthèse, le tout après des bidouillages informatiques et autres biotechnologiques. Selon un reportage publié récemment par le journal français Le Monde, «d’autres start-up misent sur une technologie plus avant-gardiste : l’agriculture cellulaire qui consiste à prélever des cellules musculaires d’un animal, à les cultiver dans des bioréacteurs comparables à ceux utilisés pour fabriquer la bière et à les agréger pour faire de la viande». Bon d’accord, tout cela semble plutôt difficile à comprendre dans les détails, mais toujours est-il que l’on n’aurait plus besoin de chair d’animaux ou alors si peu, dans certain cas, pour obtenir de la viande.

Pour l’heure, tout cela reste encore cher à fabriquer et prendra du temps avant de pouvoir convaincre les consommateurs et, surtout, d’être à la portée du plus grand nombre. Mais si le but, selon les inventeurs de ce «clean meat» (viande propre), est de nourrir plus de 9 milliards d’habitants sur terre d’ici 2050, le plus difficile reste la rupture véritablement anthropologique avec une pratique alimentaire multimillénaire devenue à la fois une nature et une culture. Par ailleurs, on assiste depuis quelques années au développement d’un mouvement végan assez radical dans plusieurs pays développés, et ses militants, dont le prosélytisme fervent dépasse celui plus modéré et sage des végétariens, demandent que l’on ne consomme plus de produits d’origine animale. Leurs arguments, à la fois éthiques et écologiques, partent du principe que l’animal est un être vivant doté de sentiments tout comme les êtres humains et, de ce fait, il est un individu qui a des droits. Au sujet des relations homme-animal, les végans –qui ont développé désormais toute une idéologie et s’activent dans les médias et à travers un lobbying multisectoriel — pensent par exemple que l’élevage «nous empêche de comprendre qui sont ces animaux ; on les prive de leurs conditions de vie naturelle, on ne les regarde pas comme des êtres vivants sensibles, on déconsidère leurs émotions, leur vie sociale. On les réifie (on en fait des choses). On oublie que ce sont des individus…» Vu d’en face, c’est-à-dire du point de vue des pays du Sud, d’aucuns diront que ce débat est un truc de riches, un passe-temps de luxe pour intellectuels blasés et suralimentés. Car au moment où des millions d’individus ne mangent pas à leur faim et encore moins de la viande, le véganisme n’est pas un nouvel humanisme, pas plus que le mouton ne sera le nouvel animal de compagnie, au même titre que le caniche.

Ah le mouton ! nous y voilà. Dans près d’un mois ça va être sa fête un peu partout dans les pays musulmans. On l’appelle «Fête du mouton» alors que c’est ce dernier que l’on occis et il est bien entendu inutile de se demander ce qu’un végan, même peu radicalisé, pense de cette cérémonie durant laquelle des dizaines de millions de Musulmans sacrifient un ovin, à la même heure (selon les fuseaux horaires) et selon le même rituel plein de souffrances pour la bête et de boulot pour la ménagère. Et il n’y a pas que Brigitte Bardot à dire pis que pendre à propos de cette tradition qui remonte, pour les Musulmans, à Abraham. A propos, si Abraham est bien le Prophète des trois religions révélées, pourquoi alors seuls les Musulmans s’y collent-ils depuis plus près de quinze siècles ? Mystère et boules de gommes…arabiques !

Adossée donc à cette tradition séculaire, la fête du mouton ou Aïd el Kabir se manifestent à travers des comportements et des pratiques qui composent avec l’air du temps et l’évolution des habitudes de consommation des populations et de leurs loisirs. On a observé qu’au fil du temps, le consumérisme a pris en charge cette vieille tradition que les Marocains, entre autres Musulmans, entretiennent contre les vents du progrès tout en les adaptant aux influences de la modernité. On a remarqué depuis longtemps déjà l’apparition, dans le cadre du crédit à la consommation, du «crédit mouton» venu rejoindre la panoplie d’offres et services bancaires tel le «crédit auto». Le mouton est en effet un des rares produits dont on sait à l’avance la date de consommation, voire son heure exacte (cette fête religieuse est aussi la seule dont on sait la date dix jours à l’avance). Toute cette frénésie consumériste pour viandards est certes précédée d’une campagne de publicité qui pousse à l’endettement des petites gens et, l’occasion faisant le larron, fait le bonheur des «chenna9a» et autres spéculateurs qui mangent la laine sur le dos des sacrificateurs impécunieux… D’autres produits et services liés au sacrifice du mouton sont marketés et vantés dans les grandes surfaces, jusqu’à l’hôtellerie de luxe pour capter des sacrificateurs plus nantis et désireux de passer «l’Aïd comme chez soi mais dans un 5 étoiles à Marrakech». Le dernier produit en date, et le plus authentiquement chic, reste celui qui propose ce pack postmoderne qui laisse songeur : louer une chambre, choisir son propre mouton et se le faire égorger par le boucher de l’établissement. Pour ce nouveau pack «spécial Aïd», je suggère gratuitement ce label aux hôtels cinq étoiles qui le proposent : le Moutel à cinq pattes.