Tout vient à  point… à  qui sait attendre

Ali a opté pour la nationalité marocaine, et déposa en 1990 une demande de naturalisation. En 1993, la réponse est négative… En 1998, le dossier est transmis à  la chancellerie… mais, en 2003, suite aux attentats terroristes de Casablanca, toutes les naturalisations furent suspendues… en 2008, le miracle eut lieu : Ali était naturalisé marocain. enfin, un beau jour de l’an 2010, un coursier du ministère se présenta au domicile de ali pour lui remettre le précieux document, Qu’il n’eût hélas pas la joie de réceptionner… car c’était aussi le jour de ses obsèques !

Parfois, la patience est une véritable vertu, pour ceux qui engagent certaines procédures. Comme le disait La Fontaine, il suffit de savoir attendre ! Ainsi Ali B., respectable commerçant d’origine irakienne, en a fait l’expérience… si j’ose dire ! Installé à Bagdad depuis des années, notre homme tient un florissant commerce d’antiquités en tous genres : son pays s’y prête fort bien, étant une véritable mine d’objets anciens. Dans l’ancienne Mésopotamie se succédèrent, en effet, Arabes abbassides, Mongols, Turcs… Autant de civilisations millénaires qui ont laissé d’innombrables vestiges, intéressant aussi bien archéologues, touristes que riches collectionneurs. Mais l’Irak des années 80 est alors dirigé par un certain Saddam Hussein à la mégalomanie galopante. Brusquement, sans crier gare, le dictateur s’avisa que le commerce d’œuvres d’art, d’antiquités pouvait générer de juteux bénéfices. Aussitôt, tous les commerçants opérant dans ce domaine virent leurs affaires péricliter : le grand chef accaparait les meilleurs pièces, ses sbires et hommes de main se chargeant de les vendre à prix d’or sur les marchés de l’art, à l’étranger.

Ali décida de s’expatrier, et choisit alors le Maroc comme terre d’exil, où il s’installa en 1988. Il entreprit alors de relancer une nouvelle activité économique, fondée sur l’import-export, s’appuyant sur ses contacts au Moyen-Orient pour multiplier les échanges. Très vite, il prit conscience que sa nationalité d’origine constituait une entrave au développement de ses affaires. Au Maroc, assujetti à une carte de séjour, il était considéré comme un étranger. Arabe, certes, musulman d’accord…mais non marocain ! En Occident, en Europe ou en Amérique, son statut d’Irakien suscitait méfiance et réserves.

Il décida donc d’opter pour la nationalité marocaine, et déposa en 1990 une demande de naturalisation. Son conseil rassembla les documents sollicités : certificat de résidence, prouvant que Ali habitait bien au Maroc ; certificat médical (les malades, aliénés étant écartés d’office), casier judiciaire (les repris de justice sont aussi éconduits), attestation de revenus (de préférence consistants, les sans-emploi n’ont aucune chance)… et un certificat de bonnes mœurs ( ?), ainsi qu’un document justifiant d’une bonne connaissance de la langue arabe. Comme on peut le constater, la nationalité marocaine ne se brade pas ni ne s’octroie au premier venu !

Dans les cas exceptionnels (par exemple pour services rendus à la patrie), elle est octroyée par Dahir, sur décision royale, et là ça ne traîne pas. Pour les gens normaux, comme Ali, il faudra attendre un décret pris en Conseil des ministres, et ça peut prendre du temps. Son avocat engagea donc une procédure auprès du tribunal d’instance de la ville où résidait Ali, en l’occurrence Mohammédia. Nous sommes en 1990, et le parquet local envoya la demande au parquet de la Cour d’appel de Casablanca pour consultation et étude du dossier. Lequel se perdit dans les méandres et couloirs de l’imposante Cour d’appel,  pourvue de dix étages, ce qui ne favorisait guère une gestion optimale des dossiers. Mais à force de réclamations, l’avocat finit par avoir une réponse…en 1993, négative, de surcroît. La Cour se déclarait incompétente, signalant que pareille demande se devait d’être adressée directement au ministère de la justice, à Rabat. L’avocat demanda donc que le dossier (remis à jour) soit envoyé à Rabat. Or, la Cour d’appel se préparait à emménager dans de nouveaux locaux, situés de l’autre côté de la ville (Hay Hassani, pour être précis), et tous les dossiers étaient déjà emballés. Ali souffrant d’une maladie chronique oublia cette affaire, se consacrant à son état de santé.

En 1998, une fois retrouvé, le dossier fut enfin transmis à la chancellerie, mais le gouvernement d’alternance avait d’autres chats à fouetter. 1999 ? Changement de règne, on promit à Ali d’activer sa demande. Mais, 2003, suite aux attentats terroristes de Casablanca, toutes les naturalisations furent suspendues… Les différents ministres de la justice qui se succédèrent n’eurent sans doute pas le temps de s’occuper de ce dossier, mais en 2008, le miracle eut lieu : Ali était naturalisé marocain, dans l’attente du fameux décret pris en Conseil des ministres. Et, enfin, un beau jour de l’an 2010, un coursier du ministère se présenta au domicile de Ali pour lui remettre le précieux document. Qu’il n’eût hélas pas la joie de réceptionner…car c’était aussi le jour de ses obsèques !