Taux d’intérêt : la mauvaise nouvelle de la baisse continue

L’une des promesses de la globalisation financière est la rationalisation de l’usage des capitaux à l’échelle mondiale.

Ceci devait, selon les promoteurs de cette thèse, conduire à une baisse de leur coût mesuré par le taux d’intérêt. Cette mondialisation des capitaux est devenue irrésistible dans le sillage (i) de la chute du communisme et du triomphe de l’idéologie du «free market economy», (ii) de l’intensification des échanges commerciaux entre pays (nécessitant des outils financiers de plus en plus sophistiqués) et enfin (iii) des progrès technologiques qui ont interconnecté les marchés financiers leur permettant de fonctionner en continu. D’autre part, le mouvement des 3D pour Désintermédiation (financement des agents économiques directement par les marchés financiers sans passer forcément par les banques), Déréglementation (sortie de l’État du contrôle des marchés financiers) et Décloisonnement (élimination des barrières entre les différents compartiments de la finance) a permis aux marchés financiers du monde entier de fonctionner comme une seule et unique place. Il en a résulté une accélération de la circulation des capitaux à l’échelle mondiale à la recherche des meilleurs rendements, exerçant ainsi une forte pression sur les actifs (et ceux qui les gèrent). Ces capitaux mobiles, devenus abondants, car dégageant de plus en plus de revenus, ont saturé les marchés et ont conduit, par la loi de l’offre et de la demande, à la baisse des taux d’intérêt. C’est la raison pour laquelle un pays comme la Grèce, avec toutes ses déconvenues financières, trouvera toujours des prêteurs. De même, plusieurs pays au taux d’endettement dépassant les 100% du PIB et aux taux de croissance très faibles continuent à se financer, sans aucun problème, et à des taux historiquement bas. C’est ce qui explique également qu’un aussi bon débiteur que le Maroc ne trouvera aucune difficulté à financer ses déficits par endettement. Mais à l’heure des comptes, la facture risque d’être «salée», si la croissance économique ne suit pas. L’abondance et la disponibilité des capitaux à l’échelle mondiale sont la conséquence directe de deux facteurs. Le premier facteur est l’augmentation de la productivité du capital humain, grâce à l’amélioration de la qualité de l’enseignement (mais pas chez nous malheureusement), à l’intensification de l’usage des technologies de l’information et de la communication et à la libération de l’initiative privée et de la créativité individuelle. Le second facteur est la discipline de création de la valeur induite par le retour en force des actionnaires dans la gestion des entreprises à partir de la fin des années 80, après avoir laissé la main aux dirigeants très peu regardants sur la rentabilité des actifs et portés davantage sur leur taille. Cette exigence de création de la valeur pour les actionnaires a eu comme conséquence la concentration de beaucoup de capitaux entre les mains de cette petite minorité qui se retrouve face au problème classique des riches, à savoir le recyclage des liquidités accumulées. Et c’est là qu’entre en jeu un autre facteur explicatif de la baisse des taux d’intérêt : l’absence de nouveaux projets d’investissement aussi rentables que les précédents ou, plus précisément, le manque d’entrepreneurs talentueux pouvant recycler ces excédents. Ce manque est dû au vieillissement de la population et à l’augmentation du nombre de seniors soucieux de préserver leurs rentes, plutôt que de s’aventurer dans de nouveaux projets potentiellement créateurs de valeur, mais sur plusieurs années. Ils sont donc portés à placer leur épargne davantage sur des produits de taux et donc de dettes que sur des produits risqués comme les actions.

Cette situation d’excédent structurel de liquidités présente plusieurs risques. Tout d’abord, le modèle économique des banques traditionnelles est en train de voler en éclats, car la baisse des taux d’intérêt réduit leurs marges d’intermédiation (censées être leur principale source de leur revenu et de leur profit) et les pousse à spéculer sur des produits dérivés de plus en plus risqués, mettant en danger toute l’économie mondiale. Hier, «Lehman Brothers» et d’autres institutions financières américaines ont provoqué la plus grave crise depuis 1929, car elles se sont éloignées de leur métier traditionnel d’intermédiation, car devenu peu rentable par rapport aux exigences des investisseurs. Aujourd’hui, c’est un géant comme l’allemand «Deutsch Bank» qui risque de précipiter le monde dans une nouvelle crise aussi grave que celle de 2008, en raison d’importantes pertes sur la spéculation dans les produits dérivés. Il s’agit désormais de ce que l’on peut appeler le dilemme du banquier : «Rester uniquement sur le métier d’intermédiation et disparaître sûrement à long terme ou aller vers les métiers de spéculation et connaître probablement des difficultés financières à court terme». Une chose est néanmoins certaine, le métier de banque ne sera plus ce qu’il était. L’autre conséquence de cette baisse des taux d’intérêt est l’inflation des prix de tous les actifs car leur coût d’acquisition, par endettement, deviendra plus accessible. Au Maroc, on a vécu la même situation pendant les années 2000, quand la surliquidité du marché et l’accès facilité au crédit (même aux plus démunis dans le cadre des prêts garantis) avaient conduit à une forte inflation des prix de tous les actifs (immobilier et actions) avant que la crise de 2008 ne vienne arrêter cette spirale. Cette situation de baisse des taux d’intérêt à l’échelle mondiale (dans certains pays, les taux nominaux sont déjà inférieurs à 0%) se traduira par une augmentation de la volatilité sur les marchés financiers et à l’accentuation de la déconnexion entre sphère réelle et sphère financière, prélude à toutes les catastrophes économiques.