Rire et s’instruire

Ce ne sont pas les poètes et les artistes qui se lamentent mais une foule de béotiens affolés qui vocifèrent et s’invectivent à travers les réseaux, dits sociaux, alors qu’ils n’ont rien de social ; des idéologues du malheur, corbeaux noirs pleins d’inculture, de haine et de drame qui obscurcissent l’horizon en soufflant dans les trompettes de la sinistrose. Ceux-là et bien d’autres ont supplanté le lamento du poète et cultivent le dégoût de l’autre…

Est-il du destin des choses de l’art et de la culture d’être nécessairement inscrit dans la tragédie et la sinistrose ? Il est vrai que le pathos a souvent partie liée avec l’art et la poésie, car plus que d’autres formes de création, ces derniers puisent surtout dans les affres de l’âme humaine et le malheur des hommes. Voilà pourquoi on entend souvent dire qu’il n’y a pas de poète heureux. Tel Verlaine se lamentant sous la pluie : «Il pleure dans mon cœur/ Comme il pleut sur la ville/ Quelle est cette langueur/ Qui pénètre mon cœur?» (…) Avant de conclure, toujours aussi paumé, toujours aussi peiné : «C’est bien la pire peine/De ne savoir pourquoi/ Sans amour et sans haine/ Mon cœur a tant de peine». Mais, même dans le malheur, on relèvera en passant que dans ce poème Verlaine use de mots simples et nulle métaphore compliquée, ni figure de style ne viennent enfoncer le stylet dans la plaie. La mélancolie, comme la grammaire, est une chanson douce.

La culture a donc cette réputation d’une triste dame tout de noir vêtue qui pleure sur son sort, se lamente et souvent se complait dans sa peine à vivre. Chez nous, dans la vastitude de notre aire arabo-islamique du Golfe à l’Atlantique, la culture, et notamment la création, prend des proportions de tragédie indépassable, voire de destin inexorable. Jusqu’où faudrait-il remonter dans l’histoire et creuser à quelle profondeur de notre épaisseur anthropologique afin de trouver causes et explications ? Mais l’archéologie de l’âme exige des confrontations avec la vérité et non des arrangements avec l’Histoire. Certes, le sens du tragique est un tropisme humain, et dans notre poésie il ne date pas seulement des lamentations sur les ruines d’Imroô Al Qaïs, prince errant de la poésie antéislamique : «Qifa nabki mine dikra habibine wa manzili» (Arrêtons-nous et pleurons au souvenir de l’aimée).

Aujourd’hui, ce n’est pas tant le sens du tragique au sens noble qui inquiète mais la propension au catastrophisme. Ce ne sont pas les poètes et les artistes qui se lamentent mais une foule de béotiens affolés qui vocifèrent et s’invectivent à travers les réseaux, dits sociaux, alors qu’ils n’ont rien de social ; des idéologues du malheur, corbeaux noirs pleins d’inculture, de haine et de drame qui obscurcissent l’horizon en soufflant dans les trompettes de la sinistrose. Ceux-là et bien d’autres ont supplanté le lamento du poète et cultivent le dégoût de l’autre…Et bien sûr, lorsque la sinistrose se répand, la peur gagne, empêche d’aller de l’avant et la médiocrité s’installe. Dans son roman Le Château, Kafka résume parfaitement cette ambiance anxiogène : «Nous les gens d’ici avec nos tristes expériences et nos continuelles frayeurs, la crainte nous trouve sans résistance ; nous prenons peur au moindre craquement du bois, et quand l’un de nous a peur, l’autre prend peur aussitôt, sans même savoir exactement pourquoi. Comment juger sainement dans de telles conditions?» Il est certain qu’en citant Kafka, on ne se range pas du côté du boute-en-train. Ce n’est pas, à première vue, le genre de la maison de l’auteur du Procès, quoique en y réfléchissant bien on peut relever une dimension comique dans une partie de son œuvre et pas seulement dans La métamorphose. Il suffit de lire attentivement pour déceler dans tel livre un humour radical, sinon une grande ironie essentielle tapie derrière un mot ou une description d’un personnage. Mais s’agissant de philosophes et de certains poètes, on se refuse à penser qu’ils rient. Ils rient pourtant. Rarement certes, mais «les rares moments où les philosophes ‘‘lâchent prise’’ et se laissent aller à la plaisanterie sont d’autant plus intéressants…» C’est ainsi que Philippe Arnaud, professeur de philosophie, présente un florilège de philosophes, surpris en flagrant délit de plaisanter dans un livre intitulé tout simplement: Le rire des philosophes (Editions Arléa, 2017). De Platon à Michel Foucault, l’auteur a sélectionné les passages dans les œuvres ou les biographies d’une trentaine de philosophes. Une lecture plaisante où l’on peut s’instruire tout en s’amusant alors qu’un proverbe nous prévient que «le sage ne rit qu’en tremblant», car comme disait Spinoza, qui n’était pas un joyeux drille, «il ne faut pas rire, mais comprendre». L’auteur a oublié dans ce livre très divertissant de citer un aphorisme plein d’humour de Ludwig Wittgenstein que son collègue Karl Popper, philosophe autrichien comme lui, décrivait comme un être dépourvu d’humour. En effet, dans Remarques mêlées (GF Flammarion) on peut lire cette remarque de Wittgenstein qui explique pourquoi les philosophes, mais pas seulement, ont parfois besoin de «lâcher prise» afin de décompresser : «Il y a toujours plus d’herbage pour le philosophe dans les vallées de la bêtise que sur les hauteurs arides de l’intelligence».