Rigole, ô mon pays bien aimé !

«Parodies et caricatures sont les plus pénétrantes des critiques», écrivait Aldous Huxley dans Contrepoint. C’est un peu le message qui sous-tend l’exposition de caricatures qui se tient à l’école des beaux-arts de Casablanca jusqu’au 21 avril. Placée sous le thème du couple, «Elle et lui», et surtout de la question de la femme au Maroc, cette manifestation est un bol d’air frais dans le paysage médiatique et son discours pesant, bavard ou faussement libéré qui nous sont offerts ces derniers temps. En effet, quoi de meilleur que le rire pour dire les choses de la vie, critiquer et montrer du doigt en recourant au trait et à la phrase lapidaire, lesquels valent tous les discours et analyses dont on nous abreuve au quotidien. La place de la caricature dans les médias marocains a connu des fortunes diverses au cours de ces quarante dernières années. Le rire en général a toujours été suspect et les rapports que les humoristes entretiennent avec les gens du pouvoir ont été, selon les cas, marqués par la prudence, l’ambiguïté ou la servilité. A de rares exceptions, le rire iconoclaste et le trait qui franchit une ligne rouge plus ou moins définie n’avaient pas cours sur la scène politique. Cette dernière a toujours été considérée comme une activité sacrée, confiée à des personnes investies d’une mission quasi divine. Ailleurs, et dans toute démocratie qui se respecte, ce sont certainement les hommes et les femmes politiques qui fournissent matière à rire et à caricaturer. D’abord, parce que la légitimité de leur pouvoir est issue des suffrages et doit être visible, lisible et cohérente avec leur discours et leurs promesses. Et c’est justement entre ces trois vertus que l’humoriste ou le caricaturiste vont dénicher la matière en relevant les entorses, les incohérences ou les bourdes. La matière à rire est une espèce de pâte à modeler à partir de laquelle le caricaturiste va donner les formes et les attitudes qui dénoncent tel ou tel comportement. C’est un jeu d’enfant qui dit tout haut et en rigolant ce que d’autres n’osent pas dire par auto-censure, par peur, ou par calcul.
Dans les pays totalitaires, le dessin – dont le support est la presse qui, elle-même, a besoin de la liberté d’ expression – ne peut circuler que sous le manteau. On ne comptait plus les caricaturistes de talent des pays de l’Europe de l’Est qui faisaient circuler leurs travaux dans les milieux dissidents en prenant des risques énormes. De même dans un certain nombre de pays arabes où l’on a enregistré l’exécution de caricaturistes, dont le talentueux Naji Ali. Mais le génie de l’humour populaire, dans ces pays-là, toujours en avance et constamment en alerte, produit cette caricature orale que l’on ne peut ni enfermer ni saisir dans une imprimerie ; ces vannes qui volent de bouche à oreille, que l’on raconte à voix basse ou à la cantonade selon leur teneur politique et que l’on appelle blague ou noukta en arabe. On parle aussi de l’humour du pendu car celui-ci tire la langue une dernière fois à son bourreau avant de passer à la trappe. Les humoristes ont souvent pris plus de risques sous certains régimes que nombre d’opposants et d’intellectuels. Il faut croire que l’humour et le mot d’esprit font souvent plus mal que certains slogans et discours, sans doute parce qu’ils ont une capacité de tourner en ridicule et de déclencher cette expression irrépressible, trop humaine et largement partagée qu’est le rire.
Au Maroc, la caricature a été tolérée dans la foulée de la liberté d’expression enregistrée au début des années soixante, à la faveur de l’effervescence politique et des velléités démocratiques esquissées à l’époque. Techniquement, le trait et le dessin étaient assez sommaires mais les bulles et les légendes ainsi que le rang des personnalités croquées dénotaient un humour virulent et iconoclaste. On connaît la suite : le rire comme le reste ont été mis sous séquestre. Mais voilà que les effluves de cette époque remontent d’un passé décomposé qui répand ses miasmes avec le pathos qui lui sied. Voici venu le temps des souvenirs qui coulent d’une mémoire qui s’ébroue comme un oiseau noyé dans un océan de larmes. Comment peut-on rire de tout cela ? «On peut rire de tout, disait Desproges, mais pas avec n’importe qui». C’est en cela que réside le génie de l’humour et c’est par la capacité de s’indigner et d’en rire que l’on peut parfois supporter l’infinie et éternelle connerie humaine