Rêve en langue étrangère

Dans quelle langue parlions-nous quand le pays venait à se réveiller en sursaut pour devenir indépendant ? La «langue du colon», comme dira bien plus tard un homme politique madré, était encore là, flottant dans l’air d’un temps marocain incertain. Ce temps-là n’était ni le printemps, ni l’automne, ni aucune autre saison. C’était un temps en deux dimensions : vertical comme une sommation, horizontal comme une génuflexion…

Dans quelle langue parlions-nous quand le pays venait à se réveiller en sursaut pour devenir indépendant ? La «langue du colon», comme dira bien plus tard un homme politique madré, était encore là, flottant dans l’air d’un temps marocain incertain. Ce temps-là n’était ni le printemps, ni l’automne, ni aucune autre saison. C’était un temps en deux dimensions : vertical comme une sommation, horizontal comme une génuflexion. Il était en deux couleurs : noir comme le ciel d’une nuit sans étoile, blanc comme une page à écrire… Passé ce temps de doute dont des leaders triomphalistes ont fait un domaine de lutte des places, le pays s’est ébroué comme un oiseau sortant de son nid, puis il s’est interrogé sur son avenir dans la langue du nouveau-né en un long et inintelligible vagissement. Et voilà qu’est arrivée dans les écoles publiques, gratuites et non obligatoires, une nouvelle génération, dite d’après l’Indépendance. Ceux qui n’avaient pas dans les yeux la rémanence du visage du Roi sur la lune se débrouillaient avec deux langues de pouvoir, l’arabe et le français, tout en maniant la langue maternelle de tous les jours. Dehors, un pays immuable était plongé à son corps défendant dans une modernité politique crue et tonitruante. Doustour (Constitution), démocratie, élections, Parlement, référendum… Des mots, des paroles et des adultes se disputant des choses incompréhensibles pour ces jeunes écoliers qui se rendaient à l’école tous les matins afin d’étudier dans deux langues tout aussi inintelligibles. J’étais de ceux-là et je suis incapable de dire aujourd’hui dans laquelle de ces deux langues je rêvais à l’époque.

De ces nombreux souvenirs que je garde de ces temps studieux du Maroc d’hier, ne remontent aujourd’hui en mémoire que des bribes échevelées de deux langues s’opposant et se juxtaposant jusqu’au vertige. Couple d’idiomes exprimant deux cultures, hier ennemies, qui se télescopaient dans une tête d’écolier que les pédagogues voulaient «bien faite et non bien pleine». Elle était plutôt bien pleine. Le matin, quasiment à jeun, une dame d’un âge certain aux joues cramoisies et sentant le savon à l’eau de rose, nous recevait avec un grand sourire. On la devinait contente de nous voir et tout ce qu’elle nous disait dans une langue aussi étrange qu’étrangère, sur un ton enjoué, ne pouvait être que des choses affectueuses. «La grammaire est une chanson douce», écrira plus tard Erik Orsenna. Ce fut le cas. En ce temps-là, on distribuait gratuitement encore un petit-déjeuner à l’école pour les enfants nécessiteux. Mais comme nous l’étions presque tous dans ce vieux quartier mérinide, c’était gratos pour tous. Dans un grand tintamarre de bols et de verres en aluminium, on se bousculait autour des carafes pleines de lait en poudre et des tranches de pain blanc et des carrés de chocolat noir. C’était Byzance, après l’unique beignet huileux offert par le marchand dans la pure tradition de ce qu’on appelait «Al 3abbassia» (les premiers beignets de la grande poêle à frire pour tester la température de l’huile). Le reste de la matinée, on se laissait envahir par des mots étranges proférés par la gentille «dame aux joues cramoisies qui sentait bon le savon à l’eau de rose». On se remplissait la tête de mots aux douces sonorités totalement étrangères à nos oreilles. Oui, on se laissait remplir comme on remplit une jarre d’une eau douce, pure et fraîche.

En début d’après-midi de cette rentrée scolaire d’un automne qui traînait encore l’été et son souffle chaud, un mâle rugissant aux grosses joues séparées par une moustache conquérante nous faisait aligner en file indienne devant la porte de la classe. Blouse grise et bâton en bambou dans la main, il nous sommait de rester debout devant le pupitre et d’attendre l’ordre, son ordre, de s’asseoir. Tout cela sur un ton menaçant et dans une langue aux sonorités proches de notre langue de tous les jours mais prononcée et voyellisée différemment. Finalement, elle nous semblait assez proche de celle du «m’sid», où certains d’entre nous avaient somnolé devant une planche mal calligraphiée en ânonnant des paroles amphigouriques. Peu à peu, chacun s’est construit une langue en avançant comme on avance en pédalant sur son vélo, en dépit des réformes et réformettes entreprises par des politiciens aussi furieux qu’incompétents…Ils vont instaurer d’autres débats, et causé bien des dégâts…

Deux générations plus tard, nous en sommes encore à débattre «démocratiquement», c’est dire furieusement, à propos du choix de la langue d’enseignement des matières scientifiques: l’arabe ou le français ? L’aile ou la cuisse ?, ricaneront, goguenards, les mauvaises langues. Mais s’agissant de la prise de décision sur une question aussi sensible à laquelle on s’efforce de donner une forme démocratique, on sait, comme a dit quelqu’un, qu’en démocratie, il y a rarement de débat, «il n’y a que la juxtaposition de monologues nerveux».