Question de liberté…

même chez l’élite qui se présente en tant que telle, la modernité et le sens démocratique relèvent souvent plus du vernis que de l’adhésion pleine et entière à  ces valeurs. Il suffit de voir, en dehors de la vive réaction du noyau féministe, le silence assourdissant des politiques face aux propos tenus par Benkirane sur les femmes au Parlement

En ce mois de Ramadan, la question de la liberté de conscience se réinvite comme il se doit, et si l’on peut oser ce jeu de mots, à la table. Une rumeur sur la création d’une unité spéciale pour traquer les non-jeûneurs a été relayée par des sites internet et un hebdomadaire arabophone. Elle aurait été démentie par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) qui aurait toutefois insisté sur la volonté d’appliquer strictement l’article 222 du Code pénal qui punit d’emprisonnement et d’amende tout Marocain «notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane (qui) rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps de Ramadan, sans motif admis par cette religion». Quelques jours avant le début du mois sacré, deux ONG, le Mouvement MALI et le Conseil des anciens musulmans avaient organisé un point de presse au siège de l’AMDH à Rabat pour appeler les autorités à respecter les droits des minorités qui se déclarent athées de pratiquer leurs convictions en mangeant publiquement. Pour appuyer leur appel, ils se sont référés à la signature par le Maroc des conventions internationales des droits de l’homme qui consacrent le principe de la liberté de conscience.

En effet et pour ne se rapporter qu’à une récente actualité, en mars dernier, le Maroc a adhéré à la résolution A/HRC/25/L.19 adoptée par le Comité des droits de l’homme des Nations Unies lors de sa 25e session. Il y a adhéré EN S’ABSTENANT DE TOUTE RESERVE. Or cette résolution affirme notamment et explicitement le droit à la liberté de conscience. L’acceptation de cette résolution dans tous ses termes par le Royaume devrait donc signifier que cette liberté est désormais reconnue aux citoyens marocains. Or, comment peut-on à la fois avoir ratifié pareille résolution et, dans le même temps, multiplier les rappels à l’ordre concernant le strict respect de Ramadan par les Marocains considérés comme musulmans ? Il y a là quelque chose qui fait désordre et qui illustre les contradictions majeures dans lesquelles nous baignons. D’un côté, la volonté de se présenter aux yeux de l’étranger comme un Etat démocratique et respectueux de toutes les libertés consacrées par le droit international, et, de l’autre, la réalité, au-delà même des institutions et des acteurs politiques, d’une société dont le conservatisme s’est accru au cours de ces dernières décennies. Car, ne nous racontons pas d’histoires : plus que la peur du gendarme, c’est la pression sociale qui contraint les Marocains qui voudraient y déroger à faire Ramadan. Combien sont-ils ceux qui, dans l’intimité même de leur domicile, mangent en cachette du fait de la présence d’un personnel aux yeux duquel ils n’assumeraient pas de passer pour des «wekkaline ramdane» ? Un sacré courage est en effet nécessaire pour se poser comme un «mangeur de Ramadan». Avec des personnes  ayant un minimum d’instruction, un échange intellectuel est possible mais pas avec qui en est dépourvu. Dans notre pays, Ramadan est, plus que la prière, l’obligation religieuse par excellence qu’il est inconcevable aux yeux de la population de transgresser. Est-ce pour autant qu’il faille renoncer à défendre cette liberté qu’est la liberté de conscience ? Certainement pas. Et c’est effectivement sur le registre du combat pour la conformité de la loi marocaine au droit international qu’il faut se situer. Pour être crédible, l’Etat marocain ne peut avoir deux discours, l’un à l’égard d’autrui et l’autre à l’égard de soi. La Tunisie qui, malgré la présence d’islamistes au pouvoir, vient d’inscrire la liberté de conscience dans sa Constitution, devenant ainsi le premier pays arabo-musulman à reconnaître cette liberté fondamentale, aura eu cette audace de rompre avec le double discours. Mais ses islamistes et ses modernistes, éduqués à l’école de Bourguiba, ont une sacrée longueur d’avance sur les nôtres. Au Maroc, même chez l’élite qui se présente en tant que telle, la modernité et le sens démocratique  relèvent souvent plus du vernis que de l’adhésion pleine et entière à ces valeurs. Il suffit de voir, en dehors de la vive réaction du noyau féministe, le silence assourdissant des politiques face aux propos tenus par Benkirane sur les femmes au Parlement. Il aura ainsi fallu plus de deux semaines par exemple au PPS, tout chantre des droits des femmes et des valeurs démocratiques qu’il se dit être, pour se fendre d’un communiqué sur le sujet. Quant aux islamistes «modérés», on se contentera de dire simplement que Benkirane, comme cette dernière sortie sur les femmes est venue le rappeler, n’est pas Ghanouchi qui, dans les années 80 déjà, avait un discours de rupture par rapport à son mouvement sur le sujet. Mais, même si le combat sera long et le chemin pavé d’incompréhension, des militants téméraires s’y sont engagés et on ne peut que saluer leur courage.