Quel développement responsable du digital et de l’Intelligence artificielle ?

L’intelligence artificielle sera décisive dans la modernisation d’une nation. Le Maroc, en ce qui le concerne, a lancé un appel à projets de recherche en IA avec un budget de 50 MDH. Même si l’investissement reste modeste, il reflète la volonté positive d’initier un écosystème sur le sujet.

Désormais, la modernisation efficace d’une nation passe par le développement responsable et serein d’un digital authentique et d’une Intelligence artificielle vraie. La formation des humains, la recherche, l’innovation et la synergie du savoir au sein de cet écosystème incluant start-up et entreprises, sont les quatre piliers de cet édifice.

Une IA vraie est une IA du vrai qui s’appuie sur les principes définis par ses fondateurs après la seconde guerre mondiale. L’IA n’est pas réduite à une puissance de calcul. Elle intègre les capacités dites «intelligentes» qui peuvent doter ordinateurs et robots, en s’inspirant des humains et de la nature. Il s’agit de reproduire les processus mentaux de haut niveau tels que l’apprentissage perceptuel, l’organisation de la mémoire et le raisonnement critique.
Si l’intelligence est la faculté de raisonner, de comprendre, de percevoir et de s’adapter, l’artificiel signifie que cette intelligence est attribuée au non-vivant, comme un ordinateur ou un robot. «Artificiel» ne veut pas dire faux, il signifie simplement «fait par l’homme». La lumière d’une ampoule est artificielle, il ne s’agit pas moins d’une vraie lumière.

Investir, dans la précipitation ou l’approximation, dans une fausse IA ou une IA mal dimensionnée induirait de vrais risques économiques, sociétaux et géopolitiques. L’IA d’un pays doit servir, en premier lieu, l’avenir de ce pays.

Le Maroc peut être un véritable hub intelligent régional, dans le sens géopolitique du terme. Il est «juste nécessaire» de ne pas se tromper de cibles et de méthodologies.

Les technologies disruptives induites par l’IA transforment les modes de vie et de travail sur les plans performance, convivialité, et personnalisation.
Par exemple, les assistants intelligents apportent de meilleures réponses à des clients désireux d’un service de qualité : des ouvriers travailleront avec plus de précision en regardant les conseils de l’IA avec des lunettes de réalité augmentée, des chirurgiens interpréteront mieux des radiographies ou des scanners, des enseignants utiliseront des «jeux sérieux» pour améliorer leurs cours…

Sur le plan géopolitique, une compétition féroce est engagée pour maîtriser l’IA

La Chine s’est très vite positionnée pour une IA made in China. Dès 2017, une feuille de route annonce, pour 2030, une industrie d’une valeur de 150 milliards de dollars. Les olympiades d’IA côtoient les olympiades de mathématiques ; les Lenovo, Alibaba, Huawei… interviennent sur les marchés internationaux. L’investissement en recherche se traduit par une avancée vertigineuse des Universités chinoises au sein les classements mondiaux comme celui de Shanghai.
En face, le Président Trump est très clair : “Continued American leadership in Artificial Intelligence is of paramount importance to maintaining the economic and national security of the United States”. La DARPA alloue une enveloppe de 2 milliards de dollars sur cinq ans pour développer des projets d’IA. Le MIT, célèbre laboratoire d’IA, investit à lui seul un milliard de dollars.

Le Président Poutine déclare que l’IA apportera des opportunités colossales et des menaces difficiles à prédire aujourd’hui : «Celui qui deviendra le leader de cette sphère sera celui qui dominera le monde».
Le Président Macron lance un plan national de l’IA avec un investissement de 1,5 milliard d’euros en 5 ans.
En avril 2018, 25 pays européens se sont retrouvés autour de l’IA cette fin mai 2019, une réunion à Bruxelles lance un réseau européen de centres d’excellence en IA. L’Europe espère une place honorable entre les multinationales américaines et la superpuissance chinoise. Elle veut une IA éthique et respectueuse de la vie privée afin de résoudre les défis sociétaux majeurs de ce siècle.

Le Maroc a lancé un appel à projets de recherche en IA avec un budget de 50 millions de DH. Même si l’investissement reste modeste, il reflète la volonté positive d’initier un écosystème sur le sujet.

Les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) investissent des centaines de millions de dollars. Ils font, d’une part, main basse sur start-up et chercheurs (la guerre des talents bat son plein) et, d’autre part, améliorent leurs algorithmes de machine learning grâce à la diversité et la qualité des données qu’ils peuvent récolter, à faible coût, en mettant tous leurs consommateurs à contribution. Nous travaillons gratuitement pour ceux qui construisent la domination à venir.

Une vraie Intelligence artificielle passe par le développement de l’Intelligence naturelle, celle des humains

L’IA crée des perspectives d’emplois et d’améliorations du niveau de vie à travers les loisirs, la culture, l’apprentissage tout au long de la vie, l’autonomisation (l’empowerment) et la rupture de l’isolement. De nouveaux métiers sont créés.

Mais pour réussir la mutation, la formation est nécessaire. Il faut drastiquement augmenter le nombre d’étudiants en IA et à l’éthique qui lui est liée, introduire cet enseignement au plus tôt (dès les petites classes), rendre les outils plus simples et intuitifs, réduire la fracture sociale du numérique en général et de l’IA en particulier.

Dans une prochaine tribune, nous détaillerons les ingrédients d’un plan d’un développement responsable de l’IA, entre autres :

1. Mettre en place un cadre éthique afin de protéger l’IA de l’Humain et l’Humain de l’IA.
2. Asseoir un cadre juridique.
3. Garantir la transparence et l’explicabilité de la couche de base, celle des algorithmes, mais aussi celle des couches supérieures à forte valeur ajoutée, celles des paradigmes d’apprentissage et de l’intelligence.
4. Préserver la sécurité et la protection des données, leur privacy, donc celles des citoyens.
5. Accompagner les populations, les entreprises et les institutions de l’Etat dans ces transformations.

                                                                                                  Amal El Fallah Seghrouchni, Professeure en Sorbonne Université, en délégation au CNRS