Quand le juge sait mettre en avant sa mission sociale

l’amitié ne résiste jamais à une interpellation, et, une fois dans le box des prévenus, c’est chacun pour soi : on raconte, on rapporte, on dénonce et on se défausse sur le voisin, tous les prévenus essayant de minimiser leur rôle exact, en chargeant le voisin.

Au Tribunal pénal d’Ain-Sebaâ, le magistrat en charge de la Chambre correctionnelle est bien ennuyé ce jour-là. Devant lui dans le box des prévenus, ils sont deux frères, et, dans la salle, une famille éplorée, qui ne sait plus quoi dire ni quoi faire. Les avocats, eux, sont confrontés à une situation inédite, du moins assez rare. Les frères sont accusés, pêle-mêle, d’ivresse manifeste sur la voie publique, de violences volontaires, coups et blessures à autrui, dégradations de biens publics, entre autres ! Pourtant, malgré tout ça, les faits, eux, demeurent assez confus. En effet, les deux frères sont, un peu, comme le jour et la nuit. L’aîné est exemplaire, suit de bonnes études et traverse sa jeunesse avec calme et pondération. Le cadet, lui, est un excité, toujours prompt à faire toutes les bêtises, ne rechignant pas à une bonne bagarre de temps à autre, et, comme on dit, «défavorablement connu dans le quartier». Ce jour-là, et comme à son habitude, le voilà chahuté par des jeunes du quartier, pour une vague histoire de fille qu’il aurait sifflée, et même suivie un moment. Les jeunes s’excitent, demandent des excuses, et le ton monte. Le tout dégénère assez rapidement et s’ensuit une brève échauffourée durant laquelle quelques coups sont échangés.

L’aîné des frères, entendant du bruit, découvre que son cadet est pris à partie et risque de recevoir une bonne raclée. Il sort aussitôt et s’interpose entre les deux parties, ce qui ne se fait pas assez facilement. Un attroupement se forme… et voilà la cavalerie qui arrive, matérialisée par une bonne vieille estafette de la Sûreté nationale. Les policiers qui en descendent, matraques à la main, n’ont qu’un souci prioritaire, le maintien de l’ordre public. Pour ce faire, ils procèdent comme à leur habitude: tout le monde au poste, le procureur fera le tri plus tard. Mais ce dernier (également comme d’habitude) n’a en général pas de temps à perdre avec ces broutilles, et il envoie l’ensemble des prévenus devant la Chambre correctionnelle.

Après 48h de garde à vue, voilà toute la petite bande devant le juge. Evidemment, à l’audience, personne ne reconnaît quoi que ce soit, chacun nie effrontément ce qui lui est reproché, certains affirmant même qu’ils n’étaient pas sur les lieux lors de l’incident et qu’ils sont parfaitement étrangers à l’affaire. Posture qui ne fait qu’agacer davantage le président.

«Alors, comme ça, par hasard, les policiers sont venus chez vous, et vous ont embarqués, tout en vous accusant de rébellion, outrages et refus d’obtempérer, c’est bien ça ?», demande-t-il, ironiquement, à l’un des prévenus. Lequel ne voit pas le piège qu’on lui tend, et essaye de s’expliquer maladroitement: «Non, oui, en fait j’étais dans un café à côté, j’ai entendu du bruit et des cris, et je suis sorti voir ce qui se passait, quand les policiers m’ont fait monter dans leur estafette». Mais le président en a vu d’autres et ne s’en laisse pas conter. Il décortique les faits soigneusement et établit à peu près le rôle de chacun des prévenus qui ne lui ménagent pas leur aide.

Il faut savoir que dans ce genre de dossier, l’amitié ne résiste jamais à une interpellation, et, une fois dans le box des prévenus, c’est chacun pour soi : on raconte, on rapporte, on dénonce et on se défausse sur le voisin, tous les prévenus essayant de minimiser leur rôle exact, en chargeant le voisin. Heureusement, la Cour est experte en la matière et peut s’appuyer dans ces cas sur les indications portées sur le PV de Police. Il en ressort qu’effectivement l’aîné des frères n’a rien à voir dans cette histoire, son seul tort étant d’avoir voulu protéger son excité de jeune frère. Le juge voit bien la mère parmi les personnes présentes dans la salle et voudrait atténuer sa peine. Ce sera donc un verdict moins pénal que social. Le jeune trublion, ainsi que les autres jeunes du quartier impliqués seront donc condamnés à de légères amendes, le magistrat précisant qu’il ne veut pas obérer leur avenir par une condamnation ferme inscrite au casier judiciaire. Mais que la prochaine fois (s’il y en a une), il ne sera pas aussi clément. L’aîné est acquitté des différentes charges retenues contre lui, le juge l’invitant à s’occuper sérieusement de son cadet afin d’éviter des rechutes fatales. La mère est soulagée, ses enfants rentreront à la maison… (Et elle compte bien régler ses comptes avec le cadet !

Le tribunal a joué son rôle d’intermédiaire social et on ne peut que l’en féliciter.