Quand la passion du verbe l’emporte sur les procédures écrites

Lors des plaidoiries, un avocat s’est lancé dans la description assez détaillée des faits reprochés au prévenu, s’attardant sur des éléments précis, puis s’interrompant dans sa plaidoirie, juste le temps de reprendre son souffle, et lançant abruptement,: «Si j’étais parent de la victime, dans ce cas précis, je ne me serais pas contenté du dépôt d’une plainte, mais j’aurais abattu le criminel sur place!». Stupeur et consternation dans la salle, brouhaha…

Les procès devant la Chambre criminelle du Tribunal Pénal sont en général des événements qui passionnent l’opinion publique. Cela peut tenir à plusieurs facteurs, de la nature des faits commis à la personnalité de leur auteur, ou à celle de la victime. Les audiences se déroulent dans de grandes salles, où une majorité de citoyens sont admis, dans la limite des places disponibles, ainsi que les représentants de la presse écrite ou audiovisuelle. Tout ceci n’est pas anodin, car plusieurs versions vont s’affronter, des réquisitoires seront prononcés, en général très sévères et implacables pour les poursuivis ; puis les avocats des différentes parties s’exprimeront dans leurs plaidoiries, chaque «camp» présentant les mêmes événements, avec une grille de lecture différente.

Pour les pouvoirs publics, garants d’une saine administration de la justice, c’est l’occasion de démontrer que les institutions fonctionnent correctement, et que tout le monde en est témoin. Coupant au préalable l’herbe sous les pieds des futurs détracteurs, qui mettront en doute l’honnêteté des débats.

Dans la salle où se déroulent les débats, au Tribunal pénal d’ Ain Sebaâ, les protagonistes se font face, sous le regard du président qui siège en hauteur, histoire de bien montrer qui préside la séance. Décorum qui n’est pas que de façade, car, dans le feu de l’action, il arrive que certaines parties s’oublient, et puissent proférer des mots…. qui ne sont pas toujours les bienvenus. Ainsi récemment devant un tribunal similaire, il était question de violences diverses commises à l’encontre d’une dame, et notamment des sévices physiques majeurs. Lors des plaidoiries, un avocat s’est lancé dans la description assez détaillée des faits reprochés au prévenu, s’attardant sur des éléments précis, puis s’interrompant dans sa plaidoirie, juste le temps de reprendre son souffle, et lançant abruptement : «Si j’étais parent de la victime, dans ce cas précis, je ne me serais pas contenté du dépôt d’une plainte, mais j’aurais abattu le criminel sur place !». Stupeur et consternation dans la salle, brouhaha, mouvements de foule du côté des avocats présents, et ce fut au parquet de réagir immédiatement, demandant, pêle-mêle, la suspension de l’audience, la retranscription des propos tenus par l’avocat en question, l’élaboration séance tenante d’un procès-verbal d’audience précisant et détaillant les faits, la convocation du bâtonnier ou de l’un de ses représentants, et, pour finir en beauté, l’arrestation immédiate de l’avocat. Ce qui n’eut pas pour effet immédiat de calmer les choses, l’ensemble des avocats présents prenant fait et cause pour leur confrère, et dénonçant les demandes disproportionnées, à leurs yeux, des réquisitions du parquet. L’une des règles bien connues des pénalistes consiste en l’adage : «Si la plume est serve, la parole est libre»…ce qui a le don d’énerver les représentants du parquet, tenus, eux, non seulement de requérir publiquement et oralement au nom de l’action publique, mais aussi de verser des réquisitions écrites au dossier. Ce qui représente, d’abord, un surcroît de travail (ce n’est pas épuisant, rassurez-vous), mais surtout l’obligation de respecter scrupuleusement les règles de droit en matière de procédure pénale.

Dans ce cas précis, comme souvent, tout ceci ne résultait que d’un moment d’énervement des deux parties, et la situation fut rapidement réglée par le président d’audience, qui déclara solennellement, tout en douceur et avec diplomatie, qu’il arrivait que lors de certaines audiences, la passion du verbe l’emportât sur les règles strictes des procédures écrites, et que c’était cette spontanéité qui forgeait les décisions judiciaires les plus sûres, et les mieux élaborées. Et c’est pour assister à des joutes verbales de haute volée, que bien souvent un public hétéroclite se presse dans les salles du tribunal pour suivre de près ces échauffourées hautement élaborées, de plaidoiries en réquisitions, oubliant même parfois que c’est la vie de certains individus qui se joue sous leurs yeux de profanes….