Privatisation de Maroc Telecom : l’Etat dos au mur

Le gouvernement a décidé de céder 8% de sa participation dans le capital de Maroc Telecom.

Le leader des télécoms au Maroc a annoncé dans un communiqué avoir reçu un courrier, de la part du ministre de l’économie et des finances, l’informant de l’intention de l’État de céder dans les semaines à venir une part maximale de 8% de son capital et de ses droits de vote dans l’opérateur historique, via des cessions de blocs d’actions et d’une offre publique de vente à la bourse de Casablanca.
Sur la base du dernier cours d’Itissalat Al Maghrib, cette opération devrait renflouer les caisses de l’État de l’équivalent de 9,5milliards de dirhams, dont 50% iront au Budget général, apprend-on. Cette opération annonce un changement paradigmatique historique en matière de finances publiques. En effet, la doxa en vigueur dans ce pays, depuis le programme d’ajustement structurel en 1983, donnait la primauté à l’équilibre des comptes publics, avec comme variables d’ajustement les dépenses puis les recettes. Aujourd’hui, nous assistons à un virage à 180°, où la priorité n’est plus à la maîtrise du déficit budgétaire, mais à l’augmentation des dépenses sociales pour contenir une grogne croissante. La seule variable d’ajustement restante est désormais la mobilisation des recettes publiques. Dans sa quête d’allier financement de la paix sociale et maintien de l’équilibre budgétaire, le gouvernement n’a pas le choix que de ratisser large pour trouver d’autres ressources. C’est sans doute ce qui a coûté son poste à l’ancien ministre des finances ayant érigé la maîtrise des équilibres macro-économiques en politique sacro-sainte. C’est dans cet esprit également qu’il faut analyser la tenue des dernières Assises de la fiscalité et la volonté de l’exécutif d’élargir l’assiette fiscale, dont les chapitres les plus médiatisés, auraient été le bras de fer entre le gouvernement et les commerçants dans un premier temps et la polémique sur l’évasion fiscale des professions libérales par la suite. Dans sa quête de renflouer les caisses, le ministère des finances a procédé à la hausse des taux marginaux (IS et cotisation minimale), a renforcé la mobilisation des ressources fiscales par l’augmentation des contrôles du fisc et a relancé le programme des privatisations. Face à l’atonie de la croissance de nature à générer de nouvelles recettes fiscales et à l’impératif de ne pas laisser la situation sociale se tendre davantage, les marges de manœuvre de M.Benchaâboun sont des plus réduites. Il n’aura d’autres choix que de se résoudre à vendre les bijoux de famille, ou le peu qui en reste, d’augmenter la pression fiscale sur ceux qui payent déjà l’impôt et de ramener à la raison ceux dont le paiement de leurs dus à la patrie ne fait pas partie des réflexes quotidiens. D’ailleurs, on a commencé à parler pour la première fois ouvertement des cadeaux fiscaux et de leur utilité sur la croissance et la création d’emplois. Il est fort à parier que le but de ces ballons d’essai est de tester l’idée d’une suppression progressive de tous ces avantages, en vue d’apporter de l’oxygène à des finances publiques exsangues. En effet, les 30 milliards de dirhams de dépenses fiscales représentent plus de 3 fois les recettes collectées de la cession du premier opérateur télécoms au Maroc ; et dans ces années de vaches maigres, il n’y a pas de petites économies. Cette politique d’urgentiste menée par l’argentier du Royaume montrera rapidement ses limites, si celui-ci ne s’attaque pas aux vraies plaies qui rongent les finances publiques. La première plaie est la faiblesse de la croissance qui reste laminée par les inhibiteurs structurels de notre économie. Si les mesures d’augmentation des recettes ne sont pas accompagnées de réformes visant la libération de la croissance, la machine craquera au bout de quelques années et au moindre soubresaut conjoncturel. C’est un souci à prendre très au sérieux, tant on est en train de se transformer en économie de prélèvement uniquement. Cette phase est extrêmement critique et annonciatrice de tous les dangers. En effet, dans une économie prospère, les taux de prélèvement sont faibles, mais la dynamique de croissance est forte, créant ainsi un cercle vertueux où les fruits de la croissance servent à financer la solidarité et à réduire les impôts, ce qui favorise la croissance et ainsi de suite. En revanche, dans une économie décadente qui crée peu ou pas de valeur, l’État est obligé, pour continuer à exercer ses fonctions, à prélever davantage à ceux qui payent déjà beaucoup, obérant ainsi leur capacité à se développer, jusqu’à l’effondrement de tout l’édifice. La deuxième tare de nos finances publiques est le coût élevé de fonctionnement de notre administration comparativement aux services publics effectivement rendus aux citoyens. Les différents rounds de dialogue social avec les syndicats, qui n’ont que la hausse de la rémunération comme ordre du jour, doivent désormais inscrire l’effectivité et la qualité du service public comme contrepartie à cet effort que font les Marocains pour entretenir leur administration. La troisième tache noire des finances publiques est le faible rendement des investissements publics, qu’ils soient à caractère économique ou social. Les rapports de la Cour des comptes pointant la gabegie dans ces dépenses se suivent et se ressemblent, soulevant les mêmes failles sans qu’aucun responsable gouvernemental ne s’en émeuve, comme s’il s’agissait de rapports sur d’autres pays. Le gouvernement est entré dans une zone réellement inconfortable où il voit son espace d’action, pour « arrondir les fins de mois» et faire face à des demandes sociales de plus en plus pressantes, de plus en plus réduit. Ce qu’il fait actuellement lui permettra de gagner du temps, mais seulement un peu de temps !