Penser l’impact des réformes

Les programmes et mesures de libéralisation commerciale, de libéralisation financière, de modifications des politiques budgétaires ont entraîné des changements, avec des incohérences dans la succession des étapes et quelques carences.

L’année 2016 ne sera probablement pas une année de croissance. Un taux de 1% signifie une régression du niveau de vie par habitant. Cette mauvaise performance interpelle les décideurs et les analystes. On peut égrener les facteurs explicatifs, conjoncturels ou structurels, de cet état des lieux : mauvaise pluviométrie, atonie de la croissance des autres secteurs productifs, finances publiques sous contrainte, effets limités de la transmission de la politique monétaire, des gains de compétitivité  médiocres, lentes mutations des structures, anticipations régressives… Mais dans l’examen de la check-list des causes, une question d’une importance singulière est souvent peu présente dans le débat public : qu’est-ce qui explique qu’au bout de trente ans de réformes économiques, l’économie marocaine  reste encore vulnérable. Il n’existe pas de réflexion suffisante sur les réformes, en particulier à propos de l’économie, et de leur impact sur la croissance et l’équité. Un des inconvénients de cette carence est de nous laisser trop à la merci des appréciations vagues qui comportent beaucoup d’insuffisances ou de partis-pris.

Mesurer l’impact des réformes implique de suivre une certaine démarche rigoureuse, détachée des a priori, qui mesure suffisamment et objectivement les résultats pour mieux en peser les conséquences et les implications.

Depuis les années 80, nous avons connu des générations de réformes : macroéconomiques, microéconomiques, mésoéconomiques, institutionnelles. La tonalité des réformes est la recherche de l’efficacité économique et de l’équité sociale. Si le mouvement de ces réformes a suivi une direction justifiée et qu’il ne faut pas sous-estimer les acquis, certaines de ces réformes on été trop abruptes, d’autres ont manqué de préparation ou de réalisme. Les programmes et mesures de libéralisation commerciale, de libéralisation financière, de modifications des politiques budgétaires ont entraîné des changements, avec des incohérences dans la succession des étapes et quelques carences. Ces réformes ont été, en général, linéaires. Et en économie nous savons que, fréquemment, le maximum n’est pas l’optimum ; il y a des points intermédiaires, il y a des allures qui conviennent mieux que d’autres. Et le problème posé par les modalités d’implantation des réformes dans ces trente années a toujours été qu’une fois une réforme impulsée, adoptée, on ne se soucie pas de l’évaluation de  ses résultats, on se préoccupe point des cohérences et de ce qui se passe en parallèle avec d’autres réformes qui sont inévitablement complémentaires. Cela revient à méconnaître que l’économie n’est pas une somme de composants isolés, mais un système où le fonctionnement d’une partie dépend de ce qui se passe simultanément avec les autres. C’est pourquoi la clé est l’existence d’une optique intégrée. Par conséquent, il est vital de définir et d’adopter une réforme non pas en soi, mais seulement en tant qu’elles permettent d’atteindre les objectifs de croître plus et avec plus d’équité. L’économie doit être au service de la société, des populations, voilà ce qui constitue l’équité. Dans une optique intégrée, l’équité ne vient pas ex-post mais est imbriquée au système productif.

Les réformes économiques ont été inspirées par des objectifs très sains: une économie de marché avec un meilleur fonctionnement des entreprises qui, par conséquent, favoriserait la génération d’emplois productifs et l’augmentation de la productivité. Cela, à son tour, se refléterait dans une augmentation soutenue des salaires à travers le temps, dans le cadre d’un certain équilibre dans les relations de pouvoir des différents secteurs de la société, qui est un élément fondamental de la démocratie. Mais le résultat s’est beaucoup écarté de l’idéal.

La réforme économique est un changement visant à réaliser une allocation de ressources plus efficiente socialement et économiquement. Ce bouleversement systématique nécessite que soient réalisées trois transformations essentielles. Il y a d’une part les techniques de l’allocation de ressources (commerce, monnaie, prix, etc.). Il y a, d’autre part, la répartition du pouvoir d’allocation de ressources entre les agents (privé/Etat, Administration centrale/locale). Il y a enfin l’adoption d’un nouveau regard de la société sur les règles et les implications de la nouvelle modalité d’allocation de ressources. Mais le problème essentiel est que le délai de maturation et de stabilisation de chacune d’entre elles est variable dans le temps, relativement bref pour la première, plus long pour la seconde et surtout pour la troisième. De ce décalage dans les temps de maturation naissent les incertitudes, le retard dans la mise en évidence de l’efficacité du changement, et donc les risques de sa remise en cause. La réussite des réformes édictées réside dans la capacité de l’Etat à faire fonctionner les institutions, à infléchir les comportements des acteurs. Cette capacité n’est jamais acquise : l’incertitude, les stratégies d’évitement ou de dissimulation sont même la règle. A la limite, la réforme n’est rien d’autre qu’une succession d’épreuves, qui toutes visent à repousser ou à forcer l’adaptation des acteurs à plus de transparence des marchés, plus de discipline financière, plus d’efficacité productive. Ainsi se construit ou s’affaiblit, dans l’enchaînement des réformes, la crédibilité de l’Etat réformateur.