Panne de croissance : le dangereux mélange des genres

La croissance est la finalité de toute politique économique, car elle permet la création d’emplois et l’amélioration du niveau de vie de la population (sous condition d’une répartition équitable des richesses).

D’un point de vue géopolitique, elle est synonyme de puissance et d’influence dans le concert des nations. Or dès qu’on parle de croissance dans ce pays, il semblerait qu’il y ait un consensus au sein de la classe politique et de la population que c’est exclusivement l’affaire, pour ne pas dire la responsabilité, de l’État. Tout se passe comme si c’était le syndic d’un immeuble qui devait rendre compte des revenus générés par les copropriétaires. L’État n’est plus ni moins qu’un syndic au service des véritables propriétaires que sont les citoyens. Et à ce titre, il ne fait que réutiliser une partie de leurs revenus (impôts et prélèvements divers) pour gérer les biens communs de ce pays (ceux qui sortent de la sphère de la propriété individuelle des citoyens). La croissance, en tant que processus de création et d’augmentation des revenus de cette résidence, n’est en aucun cas l’affaire du syndic, mais bien de ses copropriétaires. Tout ce que les résidents exigeront de ce syndic, c’est qu’il gère convenablement les parties communes et qu’il ne se soucie pas des relations économiques entre eux (résidents). Dès que l’économique est confié à cet agent (l’État), dont ce n’est pas la vocation, il va le gérer comme s’il gérait ce dont il a la vocation, à savoir le service public. Or, les deux sphères obéissent à des logiques diamétralement opposées. L’économique est guidé par le profit sous la contrainte de la concurrence et de la faillite en cas de sous-performance. Le service public est guidé par l’intérêt général, sous la contrainte de l’équité et de la continuité. Il est tout aussi ridicule de demander au secteur privé de s’occuper du service public qu’à l’État de s’occuper de l’économique. Or, si le Maroc connaît une panne sèche de croissance, c’est parce que l’État a mis la main sur les principales décisions économiques du pays et qu’il gère sans obligation de résultat, au point de scléroser le secteur privé. Ce dernier n’arrive plus à évoluer loin de l’aile protectrice de l’État. À chaque récession dans un secteur, les opérateurs privés, soit en imputent la responsabilité aux pouvoirs publics, soit se tournent vers eux pour trouver des solutions. Ce mélange des genres est l’une des principales raisons du retard économique du Maroc et de la panne sèche de croissance qu’il connaît. En effet, depuis l’Antiquité, la croissance économique et les rapports sociaux dans ce pays sont rythmés par la générosité du ciel. Théodore Steeg, successeur du Maréchal Lyautey en tant que résident général (1925-1928), n’affirma-t-il pas qu’« au Maroc gouverner, c’est pleuvoir » ? En mars 2019, soit 90 ans plus tard, le Wali de Bank-Al-Maghrib annonce un taux de croissance de 2,9 %, suite au manque de précipitations qui a plombé la saison agricole. Entre l’affirmation de Steeg et la déclaration de Jouahri, le temps semble s’être figé chez nous. Jusqu’à la révolution industrielle, la croissance économique mondiale correspondait peu ou prou à celle de la population. Aujourd’hui, nous n’en sommes pas très loin. Cette médiocre performance s’explique par l’essoufflement des ressorts sur lesquels a été bâtie la croissance depuis le début des années 2000. Il s’agit d’une part de l’immobilier et du secteur financier (banques, assurances et bourse) et de l’autre des résultats en demi-teinte des métiers mondiaux du Maroc. Les premiers peuvent être qualifiés de métiers traditionnels et les seconds de nouveaux relais. Or pour assurer un niveau de croissance devant mener à la rupture avec le cercle vicieux du sous-développement, le Maroc doit lancer simultanément 10 à 15 nouveaux relais de croissance qui tournent à plein régime. Par ailleurs, ce pays doit voir émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs qui exercent les métiers traditionnels (textile, agroalimentaire, électronique et mécanique, immobilier, services, etc.), d’une manière moderne et structurée. C’est cette dynamique économique qui constitue la manifestation concrète de l’émergence (je lui préfère le terme “développement”, beaucoup plus solide d’un point de vue théorique). Pour rejoindre le club des pays à revenus élevés (12 000 dollars par an et par habitant), le Maroc, dont le revenu par habitant est de 3 200 dollars en 2018, est condamné à réaliser un taux de croissance annuel d’au moins 8% sur deux décennies. Cet objectif est certes très difficile à atteindre dans le cadre des structures actuelles de notre économie, mais pas impossible, compte tenu des multiples atouts dont dispose notre pays : population jeune, stabilité économique et politique, position stratégique, infrastructures de qualité acceptable, proximité avec l’Europe et profondeur sur l’Afrique. Depuis l’indépendance, l’État a essayé plusieurs politiques économiques, ou plus précisément, plusieurs combinaisons de politiques économiques (cela fait partie de notre culture de ne pas avoir des choix clairs et tranchés). En revanche, ce qu’il n’a pas encore essayé, c’est de se réformer d’abord en profondeur. On ne demande plus à l’État dans ce pays d’être une locomotive de développement (c’est une ambition qu’on a essayé et qui n’a pas marché), mais juste de ne pas être un frein. Or, au stade actuel de gouvernance publique, comme souligné dans les différents rapports de la Cour des comptes, même cela demeure un vœu pieux !