L’Europe face aux Etats-nations

le dépassement de l’Etat ne peut provenir que d’une dynamique sociale qui exigera des systèmes politiques nationaux une coopération visant à réguler l’économie européenne mondialisée.

La secousse du Brexit convoque au débat public européen la question de l’Etat-nation, c’est-à-dire de la souveraineté et de sa place dans la construction européenne. Elle soulève des controverses passionnées : L’Etat-nation ne satisfait-il plus aux exigences de la modernité, notamment économique pour les uns ; on ne peut, on ne doit pas dépasser l’Etat-nation pour les autres. Les eurosceptiques, qui revendiquent l’héritage de l’Etat-nation et affirment sa pérennité, redoutent l’ouverture des frontières et appellent au refus de la mondialisation des échanges. Les fédéralistes, qui revendiquent à la fois l’ouverture des frontières et la formation d’un espace politique intégré à l’échelle européenne, fondent leur position sur la nécessité d’élever le pouvoir politique à la hauteur de la puissance nouvelle de l’économie afin de lui faire contrepoids.

Une approche plus pragmatique, plus réaliste refuse tout à la fois le passéisme des premiers et l’utopie des seconds. Elle renvoie dos-à-dos les deux approches diamétralement opposées de l’Etat. D’une part, le souverainisme, selon lequel l’institution étatique reste, quelles que soient les exigences du temps présent, l’horizon indépassable d’une communauté politique. Seul l’Etat est garant de la cohérence du territoire et de la cohésion de l’identité nationale. Toute remise en cause de l’Etat signifie, selon cette perspective, vider de son sens, à la fois moral et politique, la notion de communauté politique. Les frontières jouent un rôle de critère de reconnaissance et d’identité.  C’est pourquoi l’Etat, selon eux, ne peut exister que sous la forme d’un Etat-nation, c’est-à-dire comme adéquation d’un peuple et d’une structure politique. A rebours de cette tradition, le fédéralisme défend la thèse de la société-monde, selon laquelle les Etats doivent se dissoudre dans des entités plus grandes, voire une seule et même entité, ce qui conduit à la volonté d’instaurer un Etat fédéral, fondé sur une conscience cosmopolite, autrement dit le sentiment d’appartenance des peuples à l’humanité dans son ensemble, et non à des communautés particulières.

Le souverainisme et le fédéralisme font fi d’une évolution majeure qui change la face du monde, imposant de penser autrement la question de l’Etat-nation : la mondialisation. Les flux transnationaux rendent les frontières poreuses, réduisent considérablement la capacité d’action des Etats-nations et battent en brèche leur souveraineté, de telle sorte qu’ils ne peuvent plus assurer les fonctions de protection, de redistribution des ressources, bref les fonctions de régulation intérieure qu’ils remplissaient autrefois. Autrement dit, l’Etat-nation, comme société capable d’agir sur elle-même, qui s’auto-gère de manière endogène, n’est, de fait, plus viable. C’est pourquoi il faut réinjecter du politique, ne pas laisser tout le champ social être régulé par l’élément économique, renverser le primat de l’économie sur le pouvoir politique. Ce renversement ne peut s’effectuer par les Etats-nations eux-mêmes, pas assez puissants pour résister seuls à la pression de la mondialisation. Ces derniers doivent transférer des compétences, une part de leur souveraineté à un niveau supranational, unique échelle à même de faire face, de par la coopération internationale et la capacité de re-réguler le système économique, à l’engloutissement du politique dans l’économie.

L’Union Européenne est confrontée aujourd’hui au défi de la construction de l’Europe politique, l’ébauche de cette figure de l’Etat post-national, seul capable pour les pays européens de concilier justice sociale et efficacité marchande. Ainsi, paradoxalement, c’est le dépassement de l’Etat-nation par la construction d’entités politiques plus vastes qui permet la conservation des Etats-nations car, d’un côté, la forme politique issue du dix-huitième siècle n’est plus suffisamment forte pour se porter à la hauteur de l’économie mondialisée et endiguer seule les effets pervers des marchés, mais, de l’autre, l’Etat-nation est insubstituable dans son rôle de maintien de l’identité individuelle et collective.

C’est donc de l’imbrication de plusieurs niveaux, national, régional et international que pourrait émerger un modèle composite, dans lequel s’articulerait transfert de souveraineté, coordination des politiques nationales et domaines dans lesquels les prérogatives nationales sont inaliénables.

Cependant, il reste que si l’élaboration d’institutions transnationales est nécessaire à la construction d’un tel modèle, le dépassement/conservation de l’Etat ne peut advenir que sous la pression d’un espace public transnational. Dans le cas de l’Europe, l’avènement d’espaces publics au-delà des cadres nationaux est encore trop incertain pour que puisse émerger une société démocratique européenne, dans laquelle les mêmes thèmes sont débattus partout au même moment. Le primat actuel des scrutins locaux et nationaux sur les élections européennes et le manque de solidarité entre citoyens européens, bref, les carences de procédures institutionnalisées d’une formation de la volonté transnationale sont les signes les plus patents des difficultés que connaît cet espace public européen encore balbutiant. Ainsi, le dépassement de l’Etat ne peut provenir que d’une dynamique sociale qui exigera des systèmes politiques nationaux une coopération visant à réguler l’économie européenne mondialisée.