Les warning de la vieille dame

les stratégies sectorielles n’ont pas encore produit les synergies nécessaires pour enclencher une transformation structurelle de l’économie et accélérer son rythme.

La publication du Rapport annuel de Bank Al-Maghrib est toujours un moment fort attendu pour apprécier le regard de la vieille dame de la finance sur les performances conjoncturelles et structurelles de notre économie. Le millésime de 2014 n’a pas failli à la tradition. Il a même été accueilli avec grand bruit et étonnement par la presse. Pourtant, un suivi des rapports de ces dernières années révèle qu’au-delà des traits distinctifs de la conjoncture, BAM a régulièrement pointé du doigt avec pertinence la série de difficultés qui handicapent la progression de notre économie, sa transformation structurelle, sa capacité à répondre aux défis sociaux et son potentiel pour se positionner de façon pérenne parmi les nations réellement émergentes. Le rapport de cette année ne se singularise que par son ton vif, tranchant, plus direct. Un ton qui exprime l’inquiétude de la vieille dame face aux facteurs de vulnérabilité de notre économie, à la lenteur de la mise en œuvre des réformes et au climat d’attentisme qui imprègnent l’attitude des acteurs publics et privés. Certains y voient un paradoxe, l’année 2015 n’enregistrera -t-elle pas un des taux de croissance le plus élevé de ces dernières décennies ? Justement l’arbre de la croissance ne cache pas la forêt des déficits. La check-list des inquiétudes dressée par BAM est impressionnante. Le quadruple déficit structurel de l’économie marocaine: celui de la croissance, de l’emploi, des finances publiques et de la compétitivité ne peut être masqué par les embellies enregistrées telle année ou telle autre. Les améliorations conjoncturelles des agrégats des comptes publics sont à interpréter avec prudence. Mais le «warning» le plus parlant est celui de la lenteur des réformes et par conséquent de la transformation structurelle de notre économie. Le ralentissement de l’économie marocaine en 2014 questionne la capacité du pays à maintenir des taux de croissance élevés. Certes, 2015 va être bouclée dans de bonnes conditions avec une relance de la croissance mais  les prévisions de 2016 nous annoncent un nouveau ralentissement de la machine. C’est peu dire que ces fluctuations de la croissance constituent une source de questionnements. Pourtant, il n’ y a là ni «énigme» ou «mystère» qu’il conviendrait de comprendre. L’économie continue d’être rythmée par les conditions climatiques. Tout repli de la production agricole se traduit par un ralentissement de l’ensemble de l’économie. L’agriculture introduit chaque année un degré d’incertitude non négligeable sur la croissance du PIB. La volatilité de la croissance persiste même si son ampleur a baissé. Ce qui signifie que l’activité non agricole n’est pas suffisamment soutenue et diversifiée pour garantir un profil moins heurté de la croissance. Ce qui signifie aussi que les stratégies sectorielles n’ont pas encore produit les synergies nécessaires pour enclencher une transformation structurelle de l’économie et accélérer son  rythme. Dans ce contexte, l’économie nationale ne génère que peu d’emplois. Une frange de la population se trouve découragée et se retire du marché du travail. La situation préoccupante de l’emploi et du chômage interpelle pour ce qui est de la capacité de notre régime de croissance et soulève la question de l’adéquation de la réglementation en matière d’emploi, caractérisée notamment par une forte rigidité, qui décourage l’embauche. La situation des comptes intérieurs et extérieurs s’est améliorée, mais encore un warning ! Le déficit du budget s’est atténué grâce aux entrées de dons du CCG et à l’allégement de la charge de compensation. L’atténuation du déficit du compte courant est due à la stabilisation des importations et à la baisse de la facture énergétique et des acquisitions de biens d’équipement. Dans un contexte de crise et d’insécurité régionales, les transferts des MRE et les recettes voyages peinent à compenser le déficit de la balance commerciale. Les facteurs qui ont permis d’atteindre des taux de croissance élevés pendant certaines années sont-ils pérennes ? Deux enjeux semblent particulièrement se poser : d’une part, la consommation des ménages, moteur de la croissance, risque de se ralentir dans les prochaines années. D’autre part, la contribution de l’investissement à la croissance tend à baisser, les engagements de l’Etat sont mis à mal par la remontée des niveaux d’endettement et l’investissement productif privé ne connaît pas de développement rapide  

Le warning le plus sérieux est la lenteur de la mise en œuvre des réformes économiques. Aujourd’hui, plusieurs chantiers structurants sont en stand-by ou avancent au gré des circonstances: il s’agit en particulier de la réforme de la justice, des lois organiques relatives aux régions et aux finances publiques, de l’éducation et de la formation, de la fiscalité, de la protection sociale, du marché du travail… Le train de ces réformes va lentement. Les politiques donnent l’impression qu’ils ont tout leur temps pour s’observer, se peser avant de décider. Cette lenteur est un handicap; elle pénalise notre économie. BAM a pointé les multiples dysfonctionnements que donne à voir une puissance publique qui peine à conduire le paquet de réformes structurelles à son terme. La capacité du gouvernement à mettre en œuvre d’une manière tangible et déterminée le train de réformes annoncé est en proie à des blocages récurrents. Son engagement en tant qu’acteur du changement se trouve mis en questionnement. La difficulté manifeste du gouvernement à articuler des options stratégiques de réformes aux conditions effectives de leur mise en œuvre relèguent les «discours globaux» sur la réforme au registre de l’incantation.