Les problématiques de l’impunité

A-t-on les moyens d’une opération Mains propres, même pas généralisée, juste exhaustive ? La réponse est non. Parce qu’il faudrait «revisiter» tous les grands marchés des années 1960, 70 et 80, les conditions de la marocanisation, la gestion des établissements publics et les responsabilités de leurs faillites, etc.

Les auditions publiques de l’IER (Instance équité et réconciliation) sont le point d’orgue d’un processus entamé depuis dix ans. Elles sont l’aboutissement de ce que l’on pourrait appeler la voie marocaine pour enterrer les années de plomb. Reconnaissance officielle de l’Etat, vérité sur les cas répertoriés, dans les limites des possibilités de l’administration et puis… basta. Il n’y aura pas de poursuites à l’encontre des tortionnaires. L’ensemble des acteurs politiques ont admis cette issue depuis longtemps à part quelques activistes d’extrême gauche et les adeptes du Polisario, qui, de toutes les façons, ont leurs propres contingences.
Des militants de droits de l’Homme, qui ont énormément fait pour la démocratie en ce pays, tels que Abdelaziz Bennani, Omar Azziman, Chaouki Benyoub et Driss Benzekri ont réussi à faire mûrir ce processus et probablement à le mener aux limites du possible. Ceux qui réclament vengeance oublient qu’on n’a pas changé de régime, qu’on a juste fait une transition, que celle-ci est toujours en cours et que le meilleur moyen de ne plus revivre d’années de plomb, c’est de la faire réussir, pas d’installer une terreur rouge.
Cependant, le Maroc post-Indépendance n’a pas seulement connu des violations de droits de l’Homme mais aussi un pillage quasi systématique des ressources du pays, un véritable règne de la rapine. Ceux qui disent que c’est lié se trompent, il y a des pays au passé plus sanguinaire mais plus «vertueux».
Ces violations-là ont-elles un traitement réfléchi aujourd’hui ? La réponse est non. Pourtant, il s’agit d’un vrai problème politique, déstabilisant en puissance. L’impunité choque au plus haut point l’ensemble des citoyens. Instrumentalisée, elle a permis le développement d’un discours de victimisation des pauvres, des chômeurs, de déclassés sociaux. «Si nous sommes comme ça, c’est parce qu’ils ont volé des milliards et que personne ne les a inquiétés». Tous les populistes se sont engouffrés dans cette brèche.
Or, qu’est-ce que l’on voit ? Des dossiers qui sortent, piétinent et sont escamotés avec des connotations politiques évidentes. La presse s’en donne à cœur joie, sans poser la vraie question. Est-ce cela la justice ? L’Etat de droit repose sur l’égalité devant la loi et la suprématie de la règle de droit, toute application sélective de celle-ci est une injustice.
A-t-on les moyens d’une opération Mains propres, même pas généralisée, juste exhaustive ? La réponse est non. Parce qu’il faudrait «revisiter» tous les grands marchés des années 1960, 70 et 80, les conditions de la marocanisation (mafieuses, crapuleuses à plus d’un titre), la gestion des établissements publics et les responsabilités de leurs faillites, etc.
Le défunt Roi Hassan II, suite à un rapport de Abdellatif Jouahri, si je ne m’abuse, avait dénoncé dans un discours les «mafias du secteur public». Une telle investigation mettrait en lumière l’origine des fortunes de la place, y compris celles qui réclament «la transparence et l’efficacité de l’administration». A l’Indépendance, il y avait très peu de patrimoines autres qu’immobiliers, le reste s’est construit sur le dos de la bête… C’est-à-dire l’Etat, celui-ci payait tout, plus cher que le consommateur individuel.
Face à cette situation, on ne peut réclamer la mise en examen de tout ce beau monde. L’une des solutions aurait été un traitement politique du genre «on crache sur le tricheur», cela ne me paraît plus possible pour deux raisons :
– Jeunes et moins jeunes sont porteurs d’un vrai désir de justice sociale, d’égalité. Aucune utopie non intégriste ne répond plus à cette attente. La haine de classe passe aujourd’hui par la demande de vengeance. C’est fort. Très fort. Tous ceux qui, associatifs ou partisans, ont un contact direct avec les jeunes vous le confirmeront : quel que soit le sujet, la question de l’impunité des crimes économiques revient sur le tapis.
– La seconde raison c’est qu’on a déterré la hache de guerre et que s’arrêter là est à la fois injuste et dangereux : cela donnera l’impression que l’on continue à protéger ces pratiques.
Faute d’avoir conceptualisé un traitement de la question, l’Etat est face à une problématique plus compliquée que les droits de l’homme, bien qu’aucun voleur n’ait tué un enfant. Mon ami Abdelali Benamour avait esquissé une approche qui me paraît digne d’intérêt. Il propose la constitution d’une commission indépendante qui évaluerait les dommages et proposerait aux délinquants d’en reverser une partie au Trésor contre le blanchiment du reste. Les récalcitrants devant affronter les juges. Permettant au Trésor de récupérer des fonds, cette solution assouvirait aussi le désir de vengeance. Je ne sais pas si c’est la bonne approche, mais il faut vite en trouver une pour sortir de l’impasse