Les inerties du modèle de développement

Changer de modèle, c’est changer les mentalités. Là réside le dilemme de l’action publique : les mentalités ne changent que sur la longue durée alors qu’il y a urgence à agir.

Il faut changer notre modèle de développement ! Il fut un temps où les décideurs politiques rejetaient cet appel d’un revers de main.  Désormais, Le thème est devenu le credo des institutions officielles et non des moindres. En juin dernier, le ministère des finances lui a consacré un colloque international. Le rapport de Bank Al-Maghrib en fait le message essentiel de son dernier rapport. Les avancées de notre «modèle de développement» ne doivent pas occulter les limites de ses capacités inclusives, ni la reproduction des inégalités sociales et spatiales, ni la faiblesse de la transformation structurelle de l’économie nationale. Notre pays a besoin aujourd’hui d’initier une véritable «refonte de son modèle de développement au niveau de la conception et de la mise en œuvre des politiques publiques». «Des ruptures sont  nécessaires pour accélérer les réformes structurelles et rehausser la confiance du citoyen et de l’opérateur économique».

Deux constats nous conduisent à partager ce diagnostic. Le premier est celui d’un décrochage de notre économie de son sentier de croissance soutenue depuis plus de dix ans : un essoufflement de notre compétitivité, une croissance atone, un chômage en continu, un pouvoir d’achat en ralentissement, une persistance des inégalités. Le second est que la méthode des petites réformes a révélé ses insuffisances : malgré l’urgence, le Maroc n’a pas toujours restructuré ni maîtrisé sa dépense publique, ni réformé le marché du travail ou ses marchés des biens et services de façon significative, ni modernisé son école ou son système de formation professionnelle pour les rendre plus efficaces. Pourquoi ces blocages ? Ils ne résident pas dans les orientations de la politique économique. Ils se cristallisent dans l’inertie des institutions, des comportements et mentalités des acteurs.

Changer de modèle, c’est changer les institutions : une première explication de l’inertie du modèle tient aux contraintes politiques qui pèsent sur sa dynamique. Notre gouvernement manque de cohérence dans la conception et le suivi des réformes. L’expérience de cette législature nous apporte de nouveau la preuve que le rendement et l’efficacité de l’Etat dépendent de la capacité à donner un contenu effectif aux prérogatives constitutionnelles du chef du gouvernement, de la valorisation des fonctions d’impulsion et d’orientation du travail gouvernemental, de la coordination des actions des différents départements ministériels imbriqués dans des objectifs communs. Cette coordination est primordiale pour assurer la cohérence de l’action publique, si l’on considère la nature des défis auxquels l’Etat est confronté. Notre pouvoir législatif n’est pas moins frappé de léthargie. Nos élus, de quelque bord qu’ils soient, ont souvent une représentation décalée des réalités ou des mécanismes économiques. Ils sont souvent convaincus que la croissance est affaire de consommation et non d’efficacité productive, et que la protection aux frontières, plus que la conquête des marchés, est la solution pour promouvoir l’emploi. Nombreux sont ceux qui jugent que les politiques publiques peuvent remédier aux inégalités par les seuls transferts monétaires, plutôt que la stimulation de la mobilité sociale et professionnelle. Or, le passage d’une économie relativement fermée à une économie ouverte, où la croissance résulte de plus en plus de son insertion dans l’économie-monde, oblige à remettre en cause ces fausses évidences, autrement dit à changer nos modes de pensée, pour ensuite pouvoir agir autrement.

Changer de modèle, c’est changer de comportements. Que les réformes aient buté sur des résistances et des blocages à répétition ou sur une coalition d’entreprises ou de corporations qui tiennent à préserver des rentes de situation ou sur des salariés, des consommateurs ou des ménages qui doutent de la rationalité des mesures de réforme est une évidence. L’Etat a du mal à convaincre les entreprises de sa capacité à assurer la transparence des transactions économiques et à sanctionner les entraves à une concurrence saine et loyale. Il a des difficultés à convaincre que son modèle social est réellement «inclusif» et ne laisse personne sur le bord de la route. Changer de modèle, c’est changer les mentalités. Là réside le dilemme de l’action publique : les mentalités ne changent que sur la longue durée alors qu’il y a urgence à agir. Il faut donc réformer tout en bousculant les idées reçues et en faisant la pédagogie de la réforme. Il faut changer nos modes de pensées pour changer de modèle économique et institutionnel. 

Les élections approchent. Il est temps d’inciter les candidats et futurs élus à raisonner autrement, à la fois sur le diagnostic et sur les lignes de force d’un programme de réformes à la mesure des enjeux. En particulier, contribuer au débat en soumettant à la critique les réponses données par les uns et par les autres aux mêmes problèmes. C’est ainsi que nous jaugerons les différentes propositions de réforme. Plus que l’accumulation de mesures, il faut plaider ici pour la cohérence. Cohérence des politiques macro-économiques et des politiques structurelles, cohérences de nos choix nationaux et de nos engagements internationaux, cohérence des mesures macro et des mesures sectorielles ou micro, cohérence des différentes dimensions de la réforme. Le problème n’est pas tant de dire ce qu’il convient de faire, il est de nous rassurer sur l’audace et la méthode d’application des réformes en adoptant des règles de jeu institutionnelles qui rendent possible ce qui est nécessaire et permettent une évaluation rigoureuse et transparente de la responsabilité de tous les acteurs de la scène politique.