Les grands projets d’infrastructure : c’est pain bénit, mais pas pour le Maroc

Le discours est devenu classique et presque ennuyeux. À chaque fois qu’on parle d’anémie de la croissance, on nous envoie « à la figure » l’importance des projets d’infrastructures réalisés et l’élégance des plans sectoriels.

La dépense publique, associée à ces projets, est certes l’une des trois sources de croissance dans une économie ouverte (les deux autres étant la demande privée et la demande extérieure), mais elle n’est ni nécessaire, encore moins suffisante à cette croissance. Ces infrastructures ont bel et bien changé la face du Maroc. Il faut être de mauvaise foi pour prétendre le contraire. Mais deux questions se posent. Comment expliquer qu’avec tous ces investissements, la croissance est restée si timorée et si molle, qu’elle nous rappelle la période de l’ajustement structurel  ? Comment faire le lien dans l’esprit du citoyen marocain entre ces grands projets et son quotidien ? La réalité est que ces grands projets d’infrastructures ont servi davantage à financer la balance de paiement des pays partenaires. Pour comprendre de quelle manière la dépense publique et les gros travaux d’infrastructures relancent une économie, un détour théorique s’impose. Quand Keynes professa sa théorie, ce fut dans le contexte bien particulier de la grande crise de 1929 dont il fallait surmonter les conséquences. Le père de la macroéconomie suggéra que l’État utilise le levier des marchés publics, pour remplir le carnet de commandes des entreprises, en vue d’arriver au plein emploi.

Indépendamment de l’évaluation que l’on peut faire des politiques d’inspiration keynésienne et dont l’efficacité a divisé les économistes, force est de constater qu’elles reposaient sur trois conditions qui en déterminent le succès. La première est l’existence d’un appareil productif à porter à une situation de plein emploi. La deuxième est que l’intervention de l’État reste momentanée. La dernière condition est que ces politiques interventionnistes s’opèrent sous un régime protectionniste, ou du moins, dans une économie compétitive par rapport à ses partenaires commerciaux. Les recettes keynésiennes ont produit pleinement leurs résultats, faut-il le rappeler, à une période où le protectionnisme était la règle et le libre-échange l’exception (entre 1945 et 1973). Or, aucune de ces trois conditions n’a été observée chez nous. Pour que la politique interventionniste réussisse, il fallait que les grands projets, financés par les deniers publics, soient réalisés par des entreprises locales (à ne pas confondre avec nationales), même si leur coût de réalisation est plus élevé dans un premier temps. Il finirait par rejoindre la moyenne des pays performants et par exercer des effets d’entraînement dont profiteraient les PME des secteurs amont et aval. Cette dynamique créerait ainsi des emplois et générerait de la demande, elle-même satisfaite, en grande partie, par une offre locale. Une fois qu’elles auraient atteint la taille critique, ces entreprises, à l’instar des banques, des assurances et des télécoms, pourraient même exporter leur savoir-faire. Les infrastructures ne sont pas, dans ce cas, une fin en soi, mais une étape d’apprentissage et de préparation de nos entreprises, dans le cadre d’une vision intégrée, que nous n’avons malheureusement pas. Ce cercle vertueux ne s’est, hélas, pas produit chez nous. La seconde condition est que la dépense publique cible des projets de nature à réduire le coût des facteurs de production (éducation, télécommunication, énergie, transport, etc.). L’objectif est donc d’améliorer la compétitivité des entreprises, les amenant à réinvestir et à créer des emplois et de la richesse. Nous avons certes investi dans ces secteurs, mais faute de gouvernance efficace, leur rendement fut plus qu’insatisfaisant. Si la première condition est utile ponctuellement et à court terme pour donner un stimulus à l’économie en temps de récession, la deuxième doit correspondre à une volonté à plus long terme de soutenir la compétitivité des entreprises locales. Enfin, nous avons réalisé cette politique dans un contexte où notre marché intérieur était ouvert à la concurrence étrangère, dans le cadre des accords de libre-échange, sans préparation préalable de notre tissu économique à affronter cette ouverture. Ainsi, le fait que ces projets soient, en grande partie sous-traités à l’étranger, les pays fournisseurs ont eu la relance et nous avons eu le déficit budgétaire et commercial. Nous avons investi, ils en ont profité.
Or, tant que nous continuons à différer les vraies réformes parce qu’elles sont laborieuses à concevoir et politiquement risquées à mettre en œuvre, nous nous enfermerons dans ce cercle vicieux. Et ces priorités ont deux noms : productivité du capital humain (qualité de l’éducation et adaptation de l’enseignement) et compétitivité des entreprises, en enlevant tous les freins à l’investissement productif. Sur ces deux sujets, nous avons un sérieux retard à rattraper. Au Maroc, nous avons l’art de ne traiter que les sujets que nous voulons, puis ceux que nous pouvons et enfin ceux que nous devons. Essayons de faire l’inverse, et c’est là que commence l’efficacité et aussi la difficulté de gestion des affaires publiques.