Les déficits jumeaux sont de retour

Le gouvernement sera confronté à  des choix particulièrement délicats pour éviter le choc d’une crise profonde. La société attend qu’il soit à  la hauteur des enjeux et scrute des signaux sur sa compétence à  négocier ce passage difficile.

L’économie marocaine est-elle à la veille d’une crise profonde ? Elle vit un problème budgétaire et les banques n’ont plus d’argent pour prêter aux entreprises. Les réserves de devises étrangères du Maroc fondent comme neige. Il y a quelques années, le Maroc faisait figure de modèle (endettement maîtrisé, faible déficit budgétaire, équilibre de la balance courante). Aujourd’hui, il semble bien fragilisé.

On pense bien sûr à une réapparition des handicaps structurels (gouvernance bien réduite, floue dans l’assainissement budgétaire, insuffisante cohésion sociale) avec les difficultés d’un pays qui s’ouvre sans redresser ses capacités compétitives (absence de visibilité économique, réformes en attente, législations non fiables…). Une préoccupation importante : on va vers l’atteinte de seuils critiques pour les déséquilibres interne et externe. Qu’on en juge : le déficit courant s’élevait à moins d’un point du PIB, il s’établit aujourd’hui à 4%. Le déficit budgétaire était presque ramené au point zéro, il est remonté à 7% en 2011.

On risque de voir ces deux déficits s’élargir si la politique économique ne gagne pas en efficacité. Sans aller jusqu’à ces extrapolations, même si elles ne sont pas tout à fait hasardeuses, il est clair que, dès aujourd’hui, le Maroc est confronté à une situation extérieure et budgétaire marquée par la persistance et même le creusement de «déficits jumeaux», c’est-à-dire l’existence concomitante d’un déficit budgétaire et d’un déficit du compte courant. Le Maroc s’est déjà trouvé dans cette situation, mais à des niveaux le plus souvent inférieurs.

La structure et l’évolution des deux déficits montrent que la situation est plus complexe qu’il ne paraît. L’augmentation du déficit du budget induit une pression à la hausse des taux d’intérêt et, à terme, une appréciation du taux de change, ce qui dégrade les comptes extérieurs. Elle engendre une hausse de la demande intérieure qui est en partie satisfaite par des importations de biens et services. Ces importations dégradent la balance extérieure et se répercutent négativement sur la balance courante. Le déficit courant est un motif d’inquiétude légitime ne serait-ce qu’en raison de la contrainte économique et des risques de déstabilisation externe qui lui sont associés. La persistance de déficits courants conduit à une augmentation de la dette extérieure. Jusqu’à présent la dette extérieure brute n’atteint pas des niveaux préoccupants mais elle semble sur une trajectoire qui peut la rendre difficilement soutenable à moyen terme.

Une telle situation révèle aussi d’autres déséquilibres aussi préoccupants, notamment un défaut d’épargne, c’est-à-dire d’une forte propension, publique ou privée, à consommer qui ne peut se résorber spontanément à brève échéance. Une épargne faiblissante qui ne parvient plus à financer des investissements, privés et publics, pourtant en recul. Le recul des taux d’investissement découle en partie de la baisse récente de l’investissement public résultant des difficultés budgétaires, d’arbitrages défavorables au sein des dépenses, notamment en faveur de la compensation. Il reflète également le faible dynamisme de l’investissement privé. Bien que la libéralisation de l’environnement économique remonte à quelques années, les entreprises privées continuent de rencontrer de fortes contraintes de financement : l’étroitesse de leurs marges pèse sur leurs capacités d’autofinancement, alors que la plupart des PME n’ont qu’un accès limité au crédit bancaire.

La dégradation des deux soldes jumeaux, budgétaire et courant, requiert un suivi attentif des causes de cette évolution ainsi que de leur soutenabilité. C’est important pour les prescriptions de politique économique. Toute recherche de l’équilibre interne et externe doit procéder à des ajustements aussi bien au niveau interne, c’est-à-dire de la conduite de la politique budgétaire, qu’au niveau de la politique commerciale extérieure.

Dans ce sens, il s’avérera fondamental de flexibiliser la politique de change et de booster les stratégies de l’exportation. De même que pour réduire les déséquilibres extérieurs, il est en général recommandé de financer les dépenses publiques par imposition afin de limiter la hausse de la demande intérieure et par conséquent les importations.  Cette perspective implique aussi de procéder à de nouvelles réformes visant l’amélioration de la performance des entreprises exportatrices. En outre, il s’imposera d’agir avec plus de détermination et d’imagination pour doter le système productif national des facteurs lui permettant de devenir plus compétitif par rapport aux principaux pays concurrents.

Ces facteurs sur lesquels le Maroc accuse encore des déficits et qui sont, entre autres, un capital humain hautement qualifié, des infrastructures de base, un marché de capitaux transparent, une meilleure gouvernance, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public. Le gouvernement sera confronté à des choix particulièrement délicats pour éviter le choc d’une crise profonde.

La société attend qu’il soit à la hauteur des enjeux et scrute des signaux sur sa compétence à négocier ce passage difficile. Dans cet environnement perturbé, il est crucial que la crédibilité de la politique publique soit préservée.