Les cycles de la gauche

Le problème de la gauche, dans la diversité de ses sensibilités, réside dans ce refus de faire un retour critique sur ses positions et à  trouver refuge dans ses certitudes surannées. En effet, l’obstacle essentiel qui empêche la gauche d’évoluer consiste en ceci : résister au reflux de son influence en s’enfonçant la tête dans le sable plutôt que d’affronter les contradictions entre ses analyses et la réalité.

Pourquoi la gauche marocaine est-elle dans l’impasse ? Répondre à cette question exige de prendre du recul par rapport à l’actualité, d’avoir une pensée critique, une approche historique. Car un nouveau cycle politique de la gauche s’achève. Il y a eu tout d’abord le cycle douloureux de la fondation. Du début des années 60 à l’avènement de la cause du Sahara. C’est la période des années glorieuses : celle d’une gauche militante, battante, vivant dans la douleur ses conflits avec le pouvoir mais forte de son audience politique, de son osmose avec la société. Ensuite, il y a eu le cycle de l’immersion institutionnelle : une vingtaine d’années, -disons grosso modo de 1976 à 1996- de combat pour la démocratisation du pays, face à un pouvoir usant de tous les moyens de «containment» politique par la falsification des urnes et la «phagocytation» du champ politique. Enfin, il y a eu le cycle de la gestion gouvernementale : celui de l’alternance consensuelle et ses avatars de compromis qui virent à des compromissions ; celui où la gauche, convaincue d’être au service de la Nation, a fini par consentir de se maintenir au gouvernement jusqu’à y perdre ses voix et… plus gravement, son âme.

Dans ce cycle dépressif d’un peu plus d’un demi-siècle de la gauche, nous sommes assurément, aujourd’hui, dans les temps obscurs de la confusion. Car cela fait maintenant plus d’une décennie que les courants de cette famille idéologique sont traversés par une crise politique et organisationnelle très profonde. Ils se sont numériquement restreints, leur présence dans l’électorat se contracte et leur influence dans la société se réduit. Depuis lors, chaque courant a été traversé par des crises et des dislocations à répétition. Ce triste tableau est illustré par un constat dramatique: une incapacité à transmettre un héritage et à offrir une perspective aux nouvelles générations.

L’USFP est figée dans un comportement oscillant entre un discours d’opposition molle et la recherche de compromis ajustés continuellement  vers le bas. Un mouvement de balancier qui, en l’absence d’une vision stratégique et de choix clairement assumés, s’apparente à une démission. Il est impressionnant de constater que ce parti, animé de l’ambition d’exprimer une synthèse politique entre ce qui au fil des ans avait produit la démocratie libérale et le socialisme démocratique, n’est pas parvenu à être le leader d’une réelle transition démocratique. Pire, il a amorcé une sorte de repli sur les questions internes, au détriment d’une ouverture sur la société, car, saisi de tensions fiévreuses, il s’efforce d’empêcher l’éclatement de son organisation. Le parti est divisé en une myriade de microgroupes qui, à quelques exceptions, ne s’apparentent en rien à des sensibilités ou des courants qui auraient des projets stratégiques différents. Plutôt des constellations de personnes en compétition pour le contrôle du parti et entretenant des rancœurs tenaces et des amabilités de façade.

La gauche communiste est confrontée à un grand embarras dont elle n’est toujours pas sortie aujourd’hui : la décision de se transformer en un autre parti. D’un côté, elle entend se référer à certains aspects de son passé, de l’autre, elle s’évertue à se débarrasser d’un héritage qu’elle considère comme trop encombrant. Renier son précédent engagement est difficilement tenable. Les anciens communistes ne savent plus trop quoi faire de leur histoire. Ils cherchent à s’émanciper en se faisant légitimer par une modération zélée ; se refusant à dresser un bilan critique et complet de leur passé, ils se montrent incapables d’inventer du nouveau. Il en a résulté un parti sans perspective clairement identifiable, à la stratégie flexible pour ne pas dire accommodante, affichant un profil bas et masquant difficilement le vide idéologique.

Le PSU, résolument radical, prétendait servir de creuset de diverses sensibilités issues des partis de la gauche ou de l’extrême gauche, sans négliger d’autres ingrédients. Ce melting-pot a échoué. Dans la réalité, outre les énormes difficultés engendrées par la fusion des appareils, la mise à niveau idéologique, la délicate convergence des positions politiques et les rivalités de personnes, le PSU, pour tenir ensemble ses différents adhérents et définir son identité, a adopté le plus petit dénominateur commun. Les autres composantes de l’extrême gauche versent plutôt dans le sectarisme. Leur attitude consiste, notamment, à s’ériger en juges des autres, c’est-à-dire à considérer la majorité des organisations politiques de la gauche comme étant «opportunistes» et incapables de répondre aux exigences de l’histoire. Une telle conception de soi et des autres alimente les visions monolithiques et le sectarisme atteint alors des sommets, mais c’est le triste sommet … des profondeurs de l’isolement politique par rapport à la société.

Le problème de la gauche, dans la diversité de ses sensibilités, réside dans ce refus de faire un retour critique sur ses positions et à trouver refuge dans ses certitudes surannées. En effet, l’obstacle essentiel qui empêche la gauche d’évoluer consiste en ceci : résister au reflux de son influence en s’enfonçant la tête dans le sable plutôt que d’affronter les contradictions entre ses analyses et la réalité. Ce décalage croissant entre la réalité objective et sa compréhension subjective se double alors d’un autisme par rapport au monde extérieur. Elle est en outre focalisée soit sur la participation gouvernementale, soit sur le rejet  des institutions représentatives et du système politique. En revanche, elle n’est guère inventive sur les nouveaux sujets, ceux liés aux transformations de la société, aux nouvelles inégalités sociales et culturelles, aux différends entre générations, à la langue, à la place de la religion dans la gestion de la cité, à la crise d’un certain modèle de développement, à l’inertie des classes moyennes, à l’anomie des catégories populaires, à l’indifférence envers les intellectuels, à l’aspiration à une autre politique. A cet égard, et pour le moment, la gauche marocaine, à la différence du passé, ne forme plus une source d’inspiration pour le reste de la société.

Ce qui est navrant, c’est l’absence d’une doctrine, d’une vision stratégique. La gauche actuelle n’a pas de colonne vertébrale, elle est emportée par l’air du temps. Elle ne se souvient même plus de ses références, elle arrive encore moins à anticiper. Autrement dit, elle balance entre d’un côté le sur-place et le suivisme et de l’autre côté le radicalisme et le nihilisme. Ses thuriféraires diront que si elle n’est pas encore morte, elle est sûrement condamnée. S’il est vrai que tout ce qui est né mérite de mourir, la gauche, j’en suis convaincu, a toujours un avenir. Le contexte est à la fois encourageant et inquiétant. Encourageant, car il offre une possibilité pour mobiliser une société qui aspire au changement. Inquiétant, si la gauche n’arrive pas à tirer les leçons de ses erreurs, de ses faiblesses idéologiques et culturelles et de ses divisions organisationnelles.