Lectures croisées

Dans une brillante contribution parue dans «Le Monde» sur les lectures croisées des deux candidats américains à  la Maison Blanche, Obama et McCain, Karim E. Bitar (chercheur à  l’IRIS, en France), a tenté de dégager le profil intellectuel des deux prétendants au bureau ovale, partant du dicton «Dites-moi ce que vous lisez, je vous dirai qui vous êtes.»

Il est un paradoxe, chez les gens qui lisent comme chez ceux qui écrivent, qui ne cesse d’étonner : ceux qui doivent écrire lisent et ceux qui ne lisent pas écrivent. On relève cela très souvent lorsque l’on parcourt certains écrits dont le fond est d’une insoutenable légèreté. C’est alors, pour détourner le fameux titre de Kundera, l’insoutenable légèreté des lettres qui fait autorité et prend le pas sur ce que Rabelais appelle la «substantifique moelle».

Triste époque où l’on voit se répandre l’inculture à un rythme effréné, que la vitesse des nouveaux moyens de la technologie accélère encore ! Aujourd’hui, tout le monde écrit : des SMS, des courriels et, de plus en plus, même, ces élucubrations abritées dans ces nouveaux espaces de la soudaine expression moderne, libre et impromptue, appelés «blogs». Une génération spontanée et numérisée de journalistes, voire d’écrivains, a surgi comme par enchantement.

Et c’est ainsi que le tout-à-l’ego que canalise la tuyauterie de la technologie de l’information charrie le tout et le n’importe quoi, au nom de ce nouveau credo : «Je n’ai rien à dire mais j’ai envie d’en parler et de l’écrire.» Ou, autrement dit : «Ce n’est pas parce qu’on n’a rien à dire qu’on doit fermer sa gueule.» Pourtant, une grande partie de l’humanité gagnerait à ce que certains «se la bouclent».

Loin de cette agitation verbale, et plus près de l’actualité internationale, on a lu, avec plaisir cette fois-ci, dans la rubrique «Débats» du journal Le Monde (du 21-22 septembre), une brillante contribution de Karim Emile Bitar (chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques en France), sur les lectures croisées des deux candidats américains à la Maison Blanche, Obama et McCaine.

Partant du dicton «Dites-moi ce que vous lisez, je vous dirai qui vous êtes», il a tenté de dégager le profil intellectuel des deux prétendants au bureau ovale. Il est vrai que la lecture peut révéler bien des choses et expliquer parfois certains comportements chez l’individu.

Et lorsque celui-ci occupe une fonction au sein du pouvoir, il est d’autant plus utile de se pencher par-dessus son épaule pour lire et comprendre ou expliquer telle prise de décision ou telle posture. Encore faut-il, direz-vous, que l’homme de pouvoir ait des lectures et les affiche.

C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les deux candidats américains, tous les deux, selon Karim Emile Bitar, férus d’Hemingway, seul point commun dans leurs lectures avouées. Mais il reste que le candidat Obama a des lectures, romans et essais, plus consistantes, plus éclectiques et bien plus engagées socialement : Fanon, Steinbeck, Graham Green, Toni Morrison, Philip Roth, Primo Levi et Malcom, ou un philosophe comme Nietzsche.

Quant à leurs lectures récentes (Le Retour de l’Histoire et la fin des rêves de Robert Kagan pour McCain et The Post-American World de Fareed Zakaria, pour Obama), elles donnent, selon l’analyse du chercheur français, un excellent éclairage sur les préoccupations et la pensée politiques de chacun des deux candidats.

Il est difficile, après cette analyse, de ne pas faire de parallèle avec l’actuel locataire de la Maison Blanche, dont personne ne s’est soucié, avant son arrivée au pouvoir, de savoir ce que contient sa bibliothèque personnelle.

Certainement pas du Philip Roth ou du Nietzsche, peut-être même pas un digest» de Hemingway avec explication du texte et glossaire pour les mots difficiles. Cela ne l’a pas empêché de renouveler, au comble de sa gloire, son bail à la Maison Blanche, et d’y résider huit années durant, avec les dégâts que l’on sait, causés dans le monde entier.

La gloire peut être aussi un malentendu, ou la pire des incompréhensions, comme disait Borges. Mais on peut toujours rêver au prince-philosophe qui hante les esprits bien pensants depuis Platon. Un seul, dans toute l’histoire, fut empereur et philosophe : Marc-Aurèle. Né à Rome en 121 et mort en 180 à Vienne, il a été un homme de pouvoir et de savoir.

Très jeune il a appris à exercer à la fois le pouvoir et la réflexion, notamment sous l’influence et les leçons d’Epictète, maître des stoïciens. Entre deux batailles, il prenait le temps de méditer et d’écrire des pensées (lire ses Pensées pour moi-même) où l’on peut trouver des aphorismes lumineux de lucidité et une grande leçon d’humilité dans l’exercice du pouvoir : «Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre».