L’économie du mouton

Depuis la nuit des temps, pour expliquer la vie, les hommes ont dû inventer des récits et des mythes. les religions ont mis fin à certaines explications et en ont livré d’autres datant l’origine de la création et l’évolution de l’homme qu’elles ont mis au centre de la scène de l’histoire, dieu étant au-dessus de tout…mais en expulsant certains mythes, elles en ont écrit ou réécrit d’autres…

En ce lendemain de l’Aïd fêté comme il se doit dans la torpeur du mois d’août, les trottoirs portent encore les traces des grands feux allumés la veille. Car outre les peaux de moutons, jetées à la rue comme une offrande faite aux mouches, aux chiens et aux chats errants, des groupes de jeunes ont dressé des barbecues géants sur de vieux sommiers afin de brûler têtes et pattes de moutons. De petits jobs sont en effet créés le jour du sacrifice et font depuis longtemps partie de ce qu’on pourrait appeler «l’économie informelle du mouton». Un attroupement se forme autour de ces brasiers et l’on peut y voir des hommes appartenant à toutes les catégories sociales. Il y a là même ce conducteur d’une Mercédès rutilante qui vient d’extraire du coffre des têtes de moutons sanguinolentes accompagnées des pattes des bêtes sacrifiées. Tout est bon dans le mouton et rien ne se perd, car tout se transforme. Sauf la peau qu’on avait balancée par-dessus le balcon de l’appartement ou le mur de la villa. Tout est permis aussi en ce jour de sacrifice et le sacrificateur retrouve vite ses vieux instincts préhistoriques enfouis depuis des temps immémoriaux. N’allez surtout pas dire que cela ne se fait pas à cet homme moderne, portant beau et agitant nerveusement les clés de sa belle voiture en regardant crépiter sur le feu les têtes des moutons. Comme des millions d’autres coreligionnaires à travers la planète, il se veut en phase avec un rituel où se mêlent la croyance et l’archétype, la religiosité et la tradition, la tradition et une modernité qui voudrait faire du neuf avec de l’antique.

Le matin déjà, il a été à la recherche d’un sacrificateur, souvent un de ces bouchers improvisés qui errent dans les rues de la ville à la recherche de moutons à occire, vêtements tachés de sang et grands coutelas à la main. Cette apparence horrifiante, qui aurait inquiété n’importe qui un autre jour que celui de l’Aïd, ne pose maintenant aucun problème aux gens. Bien au contraire, et, paradoxalement, on en voit même qui courent après ces bouchers de circonstance en les suppliant de venir rapidement égorger leurs ovins. Cette «race de saigneurs» est en effet très recherchée et son créneau horaire est étriqué. En effet, comme la bête doit être sacrifiée, en principe, entre 8h30 et 10 heures, on imagine le rush et aussi l’intérêt d’avoir un égorgeur-dépeceur sous la main bien avant les autres. On imagine également la vitesse à laquelle ces faux bouchers vont expédier le rituel s’ils veulent gagner plus d’argent. Quant à la bête, qui s’en soucie ? Comme a dit quelqu’un, il y a deux sortes de bergers : ceux qui s’intéressent à la laine du mouton et ceux qui se soucient de sa viande. Personne ne s’intéresse au mouton. Et dire qu’on appelle cela la fête du mouton. En tout cas, si la bête n’est pas à la fête, elle n’est pas la seule. Car une fois la bête tuée et dépecée, tout reste à faire : lavage, brûlage, vidage de boyaux et découpage de la carcasse. Dans mes souvenirs, et ils ne datent pas d’hier, ce sont surtout les femmes qui s’y collent. Les hommes, eux, se chargent des brochettes du «boulfaf» et de la fumée qui va avec, qui monte aux cieux pour dire que le rituel est accompli. Cette division de tâche n’a pas changé depuis. Et pour cause : les grands mythes ont la peau dure et ils durent ce que dure la croyance des hommes et des femmes. Mais alors que tout mythe, selon les anthropologues, cherche à nous dire quelque chose, les gens lui font dire, parfois, tout et n’importe quoi. Et si celui du sacrifice d’Abraham, sur lequel est adossée la fête du mouton, participe désormais du social, de l’économique et du sacré, d’autres facteurs s’en mêlent et ils sont faits de superstitions axées sur certaines croyances et de présupposés de quelques obscures interprétations de théologiens…

Depuis la nuit des temps, pour expliquer la vie, les hommes ont dû inventer des récits et des mythes. Les religions ont mis fin à certaines explications et en ont livré d’autres datant l’origine de la création et l’évolution de l’homme qu’elles ont mis au centre de la scène de l’Histoire, Dieu étant au-dessus de tout…Mais en expulsant certains mythes, elles en ont écrit ou réécrit d’autres…Le reste a été fondé par les hommes, leurs prophètes et leurs exégètes, selon la croyance des uns et les interprétations des autres…