Le temps des valeurs

On ne peut pas ne pas penser, par ces temps hautement politiques où le discours verbeux adossé au nanisme intellectuel tient lieu de compétence et d’expertise, au trop plein de sincérité de la classe politique chez nous et à  travers le monde.

«Sincèrement, vous croyez, vous, à la sincérité ?». Cette interrogation captée je ne sais où lors d’une conversation a de quoi faire méditer tant sur sa forme que sur son énoncé. Sur la forme d’abord : parce que ironiquement interrogative, elle suggère plus l’affirmation que le contraire. Une sorte d’ironie qui moque la candeur de ceux qui accordent encore à cette valeur qu’est la sincérité un quelconque crédit. L’énoncé, quant à lui, condamne la sincérité comme une notion n’ayant aucune chance d’avoir un sens ou un avenir, et donc, aucune valeur. Valeur. Beau vocable que voilà et qui vaut la peine d’être revisité. La valeur relève-t-elle de la morale ou de l’éthique, sachant que la première est une injonction imposée de l’extérieur et que la seconde est inhérente à tel ou tel individu ? On ne rentrera pas dans les détails de peur de tomber dans le cours de philo ou de l’épreuve du bac d’une discipline qui manque tant par ces temps oublieux et ignares. Mais passons, car tout passe et trépasse. Laissons aux gens passant pour lucides, et sachant la valeur et les sens des mots, le soin d’en dire justement quelques-uns. Gide écrivait dans Nouveaux prétextes : «Le mot sincérité est un de ceux qui me devient le plus malaisé de comprendre. J’ai connu tant de jeunes gens qui se targuaient de sincérité !…Certains étaient prétentieux et insupportables ; d’autres, brutaux ; le son même de leur voix sonnait faux…En général, se croit sincère tout jeune homme à convictions et incapable de critique». Connaissant les penchants de l’auteur des Faux monnayeurs, on pourrait se demander  de quels «jeunes gens» il parle et quel crédit peut-on accorder à sa propre sincérité. Il nous reste les moralistes dont le boulot est précisément de faire de la morale, laquelle n’est pas l’éthique, comme on l’a vu ci-dessus. Le maître en la matière et un gros pourvoyeur de maximes demeure François de La Rochefoucauld qui écrivait à ce propos : «La sincérité est une ouverture du cœur. On la trouve en fort peu de gens, et celle que l’on voit d’ordinaire n’est qu’une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres». Voilà donc que la sincérité en tant que valeur se présente comme une denrée rare, pour parler un langage économique qui veut que la rareté crée la valeur. Elle a ainsi d’autant plus de valeur qu’elle ne court pas les rues. Et, méfiant, le père La Rochefoucauld ajoute que ceux qui en usent ostensiblement ne le font que pour attirer les foules et les gogos. Nous y voilà, car on ne peut pas ne pas penser, par ces temps hautement politiques où le discours verbeux adossé au nanisme intellectuel tient lieu de compétence et d’expertise, au trop plein de sincérité de la classe politique chez nous et à travers le monde. C’est du reste -cela me revient maintenant- en commentant le discours d’un candidat aux élections présidentielles en France, qu’un voisin de table sur une terrasse d’un café parisien a interpellé le serveur : «Sincèrement, vous croyez, vous, à la sincérité ?». Et le serveur de répliquer comme dans un dialogue écrit par Michel Audiard : «Moi monsieur, j’ai voté Sarko en 2007, et cinq ans après, j’ai encore mal au cul !». Que diraient alors tous ceux qui ont mal voté à travers le monde dans la grande tombola du suffrage universel ?

Revenons à la notion de valeur pour en apprécier, c’est le cas de le dire, ses différentes expressions et ses avatars. Valeur morale et valeur éthique, comme on l’a vu, ne sont pas souvent en cours. En revanche -si revanche il y a, mais contre qui et contre quoi ?-, la valeur au sens économique et surtout financier tient le haut du pavé. La bourse des valeurs a remplacé tous les cénacles et les agoras et dicte ses lois dans une langue qu’une élite et peu de gens comprennent, et selon des codes qui se réclament d’une morale par eux seuls élaborée. Cette nouvelle croyance a pris le pas sur le reste et c’est ainsi, comme disait Chateaubriand justement à propos de la valeur marchande, que le marchand est devenue «cette âme de boue qui confond le malheureux et le malhonnête homme».

Au fil du temps et à travers l’histoire, sous tous les pouvoirs successifs, quelle que soit leur forme, le sujet devient citoyen, le citoyen devient consommateur puis rechute et redevient sujet prosterné pieds et poings devant le dieu du marché et ses valeurs. On a encouragé et promu le préféré au détriment du préférable et la foule, croyant à la sincérité des promoteurs de ces nouvelles valeurs, s’est convertie et s’est soumise. Ainsi vont les croyances, quelles qu’elles soient et sous tous les cieux. Gabriel Tarde (1843-1904), sociologue, psychologue et philosophe oublié depuis (auquel l’école durkheimienne a fait de l’ombre, mais que des penseurs modernes comme Deleuze, Sloterdjik ou Maffesoli ont réhabilité), écrivait dans Psychologie économique : «La Valeur est une qualité que nous attribuons aux choses, comme la couleur, mais qui, en réalité, comme la couleur n’existe qu’en nous, collectifs que nous portons sur l’aptitude des objets à être plus ou moins, et par un plus ou moins grand nombre de personnes, crus, désirés ou goûtés. Cette qualité est donc de l’espèce singulière de celles qui méritent le nom de quantité. Cette quantité abstraite se divise en trois grandes catégories : la valeur-vérité, la valeur-utilité et la valeur-beauté»