Le Russe blanc de la Médina

Dans cette ville couverte de sainteté où des dômes en tuiles vertes enferment les prières des fidèles prosternés sur des nattes, il y a une rue en forme d’impasse.

Elle porte un nom composé dont personne ne connaît l’origine. C’est là qu’il a entendu pour la première fois des mots dans une autre langue que la sienne. Ils ont été proférés par un vieil Européen qui venait de temps à autre faire des piqûres à quelques habitants souffrant d’on ne sait quelles maladies. Pour tous les riverains cet étranger était un docteur, un savant ; bref un homme important. Il baragouinait deux ou trois mots en arabe et tout le reste –l’essentiel sans doute et qui demeurait inintelligible pour tous–, dans une autre langue que l’on supposait être du français. Non, ce n’est pas du français, corrigea une fois un ancien combattant qui passait pour le plus francophone mais aussi francophile habitant du quartier. C’est du chleuh, c’est de l’allemand. Ce type est un boche, sûrement un ancien nazi qui est venu se planquer ici pour fuir son pays vaincu. Personne ne comprenait ce que l’ancien combattant disait à propos de ce vieux monsieur, toujours affable et bien de sa personne, qui trimbalait une belle trousse en cuir bien cirée.

Il portait aux pieds des chaussures tout aussi bien cirées que l’on dirait taillées dans la même pièce de cuir que la trousse. Ceux qui prétendaient avoir assisté à ses prestations disaient que cette trousse contenait des boîtes en métal où il rangeait de grosses seringues et des compresses, ainsi que d’autres flacons remplis d’ils ne savaient quel produit. Bref, pour tout le monde cet homme est un grand médecin qui vient piquer des patients à domicile et ne se fait payer qu’à la fin de leur traitement. Peu importe la langue qu’il parle et le pays dont il est originaire. Voilà, c’est tout. L’ancien combattant, toujours aussi vindicatif, n’en démordait pas et se lançait dans des explications embrouillées sur la Seconde Guerre mondiale et ses acteurs; ses propres actes de bravoure auprès des forces françaises et pour lesquels il a été décoré par un général dont il avait oublié le nom. Il mélangeait dans les évocations des péripéties de la guerre d’Indochine, pour laquelle il avait rempilé après la Seconde Guerre mondiale, avec des souvenirs de batailles livrées contre l’armée allemande. Et comme les résidents de cette rue en forme d’impasse ne tarissaient pas d’éloges envers l’homme aux seringues magiques, l’ancien combattant s’entêtait encore plus dans sa nouvelle guerre individuelle qu’il livrait à cet étranger. Au hammam du quartier où il tenait son QG, il menait une campagne de dénigrement auprès des habitants au sortir de leur bain.

Il les cueillait à chaud avant même qu’ils ne reprenaient leur souffle pour les dissuader d’accueillir un ancien nazi et leur demander de ne plus se laisser piquer par lui. Il citait les criminels de guerre condamnés par un tribunal international, évoquait des noms d’officiers allemands exécutés. Parfois, au passage de l’étranger muni de sa trousse médicale, l’ancien combattant se mettait en uniforme en arborant triomphalement sa décoration et le poursuivait en chantant la marseillaise. La scène attirait inéluctablement un attroupement d’enfants du quartier qui formaient un bataillon en faisant semblant de reprendre le chant entonné maladroitement par l’ancien soldat. Mais plus le temps passait, plus les habitants, et même l’ancien combattant, se lassaient de cette scène devenue un sujet de plaisanterie nourrissant les conversations au hammam et dans la mosquée. Et comme on ne voyait plus passer l’étranger avec sa belle trousse en cuir, quelques habitants se retournèrent contre son adversaire et l’accusèrent de l’avoir chassé avec ses chants patriotiques qui ne sont même pas de chez nous et ses histoires de nazis.

Mais voilà qu’un jour revint au pays un enfant du quartier qui était parti très loin pour faire des études et dont la mère était une des patientes de l’homme aux seringues. Il dira aux gens de la rue que l’étranger avait laissé une lettre à sa mère qui lui avait parlé de ce fils parti faire des études dans un pays lointain. Dans cette lettre l’étranger raconte comment il s’est retrouvé dans cette ville loin de son pays natal. Issu d’une famille de Russes blancs, Boris, c’est son prénom, a suivi ses parents chassés par l’Armée rouge dès le début des années 20 après la défaite de l’Armée blanche. Réfugiés à Ajaccio en Corse comme plusieurs milliers de membres de sa communauté, ses parents vont se retrouver dans notre pays au hasard de plusieurs pérégrinations et après moult infortunes. Au gré de ces tribulations, il va se retrouver seul, sans famille, après avoir appris très jeune à manier la seringue avec son père qui exerçait comme médecin officier dans l’Armée blanche. Il va épouser une femme bien de chez nous mais n’aura pas d’enfants. Malade, sa femme décédera un jour malgré tous les soins qu’il lui prodiguera. Dans sa lettre il n’évoquera jamais la vindicte de l’ancien combattant qui le prenait pour un nazi. Pas plus qu’il ne dira ni pourquoi il est parti ni vers quelle destination il s’est rendu.