Le retour des vieux démons : le spectre d’un passé douloureux

Quand les grands axes de la Loi de finances 2019 ont été publiés en août 2018, beaucoup d’observateurs sont restés perplexes.

Et pour cause, le projet renfermait quantité de contradictions qui renvoient à notre incapacité en tant que Marocains à trancher tant que le couteau est loin de notre gorge et à notre propension à tout vouloir en même temps, tant qu’on ne met pas la main à la poche. La première mouture de la Loi de finances a fourni la pleine illustration de ces deux traits collectifs bien de chez nous. Ainsi, on voulait, d’un côté, donner à ce budget une coloration plus sociale, en augmentant les dépenses consacrées aux secteurs de l’enseignement, de la santé et autres infrastructures de base ; la tension sociale étant à son paroxysme. Mais de l’autre, on voulait tout de même maintenir la trajectoire de réduction des déficits budgétaires pour les ramener à 3% du PIB. Or, avec une croissance économique qui se maintenait à un niveau faible de 3,2% et en l’absence d’augmentations d’impôts, toujours selon les hypothèses initiales de ce budget, l’équation est vraiment intenable, tant et si bien que dans sa première version, le budget de 2019 s’apparentait davantage à un mauvais slogan de campagne électorale, qu’à un document sérieux de politique économique. Mais au fur et à mesure de son élaboration, l’Exécutif a été rattrapé par l’implacable réalité ; et le nouvel argentier du Royaume a appris, à son corps défendant, que les dépenses sociales ont besoin d’argent, et même, beaucoup d’argent. Du coup, ce sont les vieux mauvais réflexes qui refont surface. Et l’on apprend qu’outre les augmentations d’impôts (qui vont certainement contracter la croissance future) et le retour aux privatisations (mesure saine que nous ne pouvons qu’applaudir), c’est le glissement du déficit budgétaire qui viendra financer le maintien du train de vie confortable de l’Etat. Dans les nouvelles hypothèses, on passerait donc à un déficit de 3,7% (au lieu de 3% prévu dans la première version). Ce qui est inquiétant, c’est que l’essentiel des nouvelles dépenses, que financera ce déficit et donc la dette pour le couvrir, sont des dépenses de fonctionnement. Or, celles-ci sont néfastes pour trois raisons qui leur sont intrinsèques et qui représentent un danger pour une économie aussi fragile que la nôtre. D’une part, parce que leur impact sur la croissance du PIB reste extrêmement faible, et ce, quel que soit leur niveau; historiquement, leur variation n’a eu qu’un impact limité sur la performance globale de l’économie marocaine. Sous d’autres cieux, leur baisse a même été bénéfique et a permis de débloquer les ressorts de la croissance économique. D’autre part, parce qu’elles présentent un caractère permanent. En d’autres termes, il faut désormais sécuriser leur financement cette année et les années à venir, exerçant, par un effet cumulatif, une forte pression sur les finances publiques. Enfin, parce qu’elles sont à fonds perdus, c’est-à-dire qu’elles ne créent aucun actif durable pour le pays. Même si certaines dépenses de fonctionnement (enseignement, culture, santé, justice, etc.) renforcent le capital immatériel d’un pays, dans le cas du Maroc et de l’aveu de la Cour des comptes elle-même, la fonction publique est plus un frein au développement de ce pays que source de richesse et de bien-être pour les citoyens. Mais ne nous trompons pas, ces largesses seront in fine réglées rubis sur l’ongle soit par de futures augmentations d’impôts, soit par de nouvelles dettes (impôts futurs également). Il n’y a pas de repas gratuit. C’est l’une des règles les plus élémentaires de l’économie.

La première Loi de finances, sous l’ère Benchaâboun, a fait les trois pires choix possibles de politique économique. Elle a financé la croissance des dépenses de fonctionnement (le train de vie de l’Etat) par une nouvelle vague d’augmentations d’impôts et un recours au déficit budgétaire financé par l’endettement. Ce faisant, elle hypothèque pour une longue période le seul levier crédible de financement des dépenses publiques, à savoir la croissance économique. La trajectoire empruntée par la politique économique de ce gouvernement est tout bonnement calamiteuse. En effet, non seulement ce pays crée très peu de richesses, avec un taux de croissance à long terme oscillant entre 3 et 3,5% au gré de la bienveillance de dame nature (soleil pour le tourisme et pluies pour l’agriculture), mais désormais on ponctionne sur ce peu de richesses pour financer des dépenses publiques sans lendemain. Cette spirale infernale, dans laquelle nous fonçons à grande vitesse, a poussé le wali de Bank-Al-Maghrib, qui a perçu le danger de la situation pour l’avoir vécu il y a 35 ans, a lancé le cri d’alerte. Les circonstances ayant conduit le Maroc à la cessation de paiement en 1983 et au douloureux Programme d’ajustement structurel sont aujourd’hui toutes réunies. Face à la pression sociale grandissante et aux faiblesses structurelles d’une économie que nous n’arrivons toujours pas à rendre performante, la tentation est grande de céder à la facilité des déficits et de l’endettement. D’autres pays, tout comme le Maroc, l’ont essayée et ont payé un lourd tribut économique et géopolitique. De toutes les manières, les créanciers sont là et prêts à signer le chèque. Ils ont, en fait, beaucoup de liquidités à mettre à la disposition d’un aussi bon débiteur que le Maroc. Mais à l’heure des comptes, ils seront implacables et ça sera leur droit. Que ferons-nous alors ? La réponse est toute simple, demandez à la Grèce ou au Venezuela !