Le recensement et le «vrai chiffre du chômage»

Le système national d’information sur le chômage et l’emploi est très fourni, mais il ne permet pas à  ce jour une lecture apaisée et fine des évolutions de la société.

La mesure du chômage : voilà une question complexe. Le recensement général de la population et de l’habitat de 2014 vient de nous en administrer la preuve. Selon les résultats du recensement de 2014, le taux de chômage national est de 15,7 %. Selon l’enquête Emploi de 2014, le taux au sens du BIT serait de 9,9%. Les statisticiens nous diront que l’art du métier invite à comparer ce qui est comparable. Si nous nous référons au recensement de 2004, le taux de chômage aurait même baissé de 1%. Mais l’écart entre les estimations des deux sources est important : il est de six points. Cet écart pose des questions aux spécialistes, il va bien falloir l’expliquer méthodologiquement en clarifiant les concepts retenus dans les questionnaires, les périodes de référence choisies. Il renvoie aux questionnements sur les taux de la population active, l’emploi et le chômage féminin notamment dans le milieu rural et pour certaines tranches d’âge (plus particulièrement les 15-39 ans)… Les choix techniques dans la procédure d’enquête jouent aussi sur le résultat final. Mais il est nécessaire de «caler» les résultats des deux sources pour donner de la cohérence à la mesure d’un phénomène préoccupant. D’autant plus que l’ampleur de l’écart suscite des interrogations dubitatives de l’opinion publique sur le système statistique public. Actuellement, deux mesures du chômage sont disponibles. Elles se réfèrent toutes les deux à la définition du BIT en appliquant ses trois critères: être sans emploi pendant une période de référence, être disponible pour prendre un emploi, faire une ou des démarches actives de recherche d’emploi. De ce point de vue, l’enquête Emploi fait partie d’un dispositif d’enquêtes semblables harmonisées entre différents pays pour permettre les comparaisons de taux. La mesure «chômage BIT par l’enquête Emploi» a l’inconvénient de ne pas pouvoir saisir l’emploi et le chômage à des échelles territoriales fines (provinces et communes) car la taille de l’échantillon de cette enquête ne le permet pas. L’enquête emploi était de périodicité annuelle ; elle est devenue trimestrielle. La mesure du chômage permise par le recensement a l’avantage d’être très détaillée géographiquement, parce qu’il est exhaustif mais a l’inconvénient de reposer sur un concept plus extensif : en particulier, un certain nombre de personnes se déclarent au chômage sans être immédiatement disponibles. Le questionnaire du recensement a déjà fait l’objet d’améliorations pour appréhender objectivement la réalité de la population active, du chômage, les rapprocher du concept chômage du BIT en posant des questions essentielles sur le niveau d’emploi, la répartition par profession, activité et profession. 

Mais cette information ne peut être actualisable chaque année car le système de recensement est décennal. Il faut le faire encore mieux évoluer dans les années à venir.  

Débattre du chômage est chose difficile. D’abord parce que le phénomène lui-même est complexe et qu’il est en perpétuelle transformation, tout comme l’emploi lui-même. Ensuite parce qu’il est pollué par une focalisation excessive sur un indicateur unique qui, à l’instar d’indicateurs tels que le taux d’inflation ou le PIB, fournissent seulement une appréciation moyenne sur l’économie du pays.  

Alors, peut-il y avoir un seul chiffre de chômage? Evidemment non. En toute évidence, il ne peut jamais y avoir d’indicateur parfait, ni dans sa définition, ni dans ses règles de calcul. Toute statistique est construite sur des conventions, elle peut comporter des approches différentes, voire des erreurs de mesure ou d’échantillonnage. Même à concept donné, avec une même source, des organismes différents peuvent aboutir à des résultats différents, en interprétant différemment les conventions. 

Ainsi, peuvent co-exister plusieurs chiffres du chômage, tout aussi légitimes les uns que les autres. Mais entendons-nous bien : tout en étant construites par des démarches rigoureuses, les différences dans le chiffrage du chômage ou de l’emploi doivent être prises comme des incitations à explorer les statuts flous, les «interstices», les situations intermédiaires. C’est pourquoi les exercices ne doivent pas servir à calculer un «bon chiffre» du chômage, ils doivent servir à révéler les évolutions et à travers elles les différentes manifestations sociales de l’activité ou de l’inactivité. Les différences dans le chiffrage du chômage entre le recensement et l’enquête Emploi nous rappellent que cette réalité n’est pas homogène et incite à la création d’un système d’indicateurs et non plus d’un seul. Pour clarifier aux yeux de l’opinion les différences de chiffrage d’une même réalité il est nécessaire que chaque indicateur soit assorti d’une mention précisant sa signification, les éléments de nature technique, administrative ou réglementaire ayant déterminé son niveau. Le système national d’information sur le chômage et l’emploi est très fourni, mais il ne permet pas à ce jour une lecture apaisée et fine des évolutions de la société.