Le protectionnisme ne peut pas être éducateur au Maroc

Depuis quelques années, des économistes appellent au retour au protectionnisme, à la suite des résultats plus que décevants des accords de libre-échange.

Cette proposition fallacieuse nécessite une contextualisation historique fort utile. En pleine révolution industrielle, l’Allemagne, constatant l’avance écrasante de l’industrie anglaise et son retard par rapport à la France, s’engagea dans une politique protectionniste de son industrie. Cette politique fut inspirée par les travaux de l’économiste Friedrich List (1789-1945) et sa fameuse théorie du «protectionnisme éducateur». Ce dernier, après un séjour aux États-Unis, fut admiratif de l’impact qu’eut le protectionnisme américain (et avant lui anglais) dans l’éclosion des industries dans ces pays. Il faut dire que même si les théories de libre-échange issues des thèses d’Adam Smith (1723 – 1790) et de David Ricardo (1772 – 1823) étaient la norme dans les milieux académiques du 19e siècle, la réalité fut tout autre. Les politiques protectionnistes furent le moyen pour certains pays de se protéger contre la concurrence de partenaires commerciaux plus avancés industriellement. Les réflexes hérités de la période mercantiliste (théorie économique professant l’excédent commercial à travers le protectionnisme comme finalité du développement économique) furent très présents. Même le pays le plus industrialisé de l’époque, le Royaume-Uni, n’échappa pas à la règle. Entre 1815 et 1846 furent promulguées les «Corn Laws». Ces lois étaient destinées à la protection de la production céréalière anglaise de la concurrence internationale. La doctrine de List et les politiques économiques protectionnistes pratiquées par les deuxièmes générations des pays industrialisés inspirèrent beaucoup de pays nouvellement indépendants à partir des années 50, dont le Maroc.

Après l’indépendance, les pouvoirs publics mirent en place la politique protectionniste dite d’import-substitution (protection du marché intérieur par des barrières tarifaires et non tarifaires permettant au pays de produire localement une partie de ce qu’il importait). Cette politique fut appliquée par plusieurs pays avec des fortunes diverses. Chez nous, elle n’a pas permis de réaliser les objectifs du développement autocentré qu’elle visait. Les raisons de l’échec sont tout autant économiques, politiques que culturelles.

Sur le plan économique, le Maroc a dû affronter au lendemain de son indépendance des problèmes structurels qui bloquaient l’industrialisation. À la tête de ces problèmes, il y avait l’encadrement technique et de gestion et le manque de main-d’œuvre qualifiée. En 1956, le Maroc comptait à peine 913 bacheliers et 353 inscrits dans les études supérieures (dont 111 dans des filières scientifiques et techniques) et jusqu’en 1960, presque 9 Marocains sur 10 étaient analphabètes. À cela s’ajoutent le manque d’infrastructures de qualité et la dislocation du tissu productif héritée du Protectorat.

La deuxième raison objective fut l’étroitesse du marché local due à la faiblesse du pouvoir d’achat des Marocains dont une majorité vivait dans l’extrême pauvreté.

Le troisième facteur réside dans le fait que l’essentiel des investissements publics allait à l’agriculture, compte tenu de la structure de la population de l’époque (70 % des Marocains dans les campagnes) et au tourisme (déjà !) pour drainer des devises. Or, en l’absence d’instances fortes de gouvernance et de contrôle, les dépenses publiques affichaient, hier comme aujourd’hui, de très faibles rendements. Quant à l’investissement privé, il s’orientait prioritairement vers l’immobilier et les industries de consommation immédiate (textile et agroalimentaire).

Développer une industrie nationale dans ces conditions aurait relevé du miracle.

Sur le plan politique, les entrepreneurs qui devaient porter cet étendard de développement furent choisis non pas pour leur goût du risque, leur capacité d’innovation ou leur qualité de gestion, mais en fonction de leur proximité avec le pouvoir.

Ces faiblesses structurelles, associées aux soubresauts de l’économie mondiale pendant les années 70 consécutivement aux deux chocs pétroliers, ont conduit le Maroc vers l’impasse dès le début des années 80. Celle-ci fut matérialisée par son incapacité à honorer ses dettes. Ironiquement, la politique d’import-substitution devait, grâce à ses mesures protectionnistes, préserver nos réserves de changes ! Le pays dut négocier le rééchelonnement de ses dettes avec les clubs de Paris (créanciers publics) et de Londres (créanciers publics) et, surtout, engager dans la douleur un programme de réformes, appelé «Plan d’ajustement structurel». Il dura 10 ans et avait, entre autres, pour objectif une plus grande intégration du Maroc dans l’économie mondiale.

Pour rappel, les accords de Barcelone de 1995 inaugurant notre politique de libre-échange fut une initiative conjointe de l’Europe et des pays de la rive sud de la Méditerranée. Ces accords donnaient au Maroc 15 ans pour la mise à niveau de son tissu économique (la Corée du Sud n’avait besoin que de 8 ans entre 1953 et 1961), et, pourtant, cette mise à niveau est restée dans les rapports ministériels. Et c’est là qu’intervient l’explication culturelle de l’échec de la politique d’import-substitution, à savoir la fâcheuse habitude que nous avons en tant que Marocains de n’agir que dans l’urgence et sous pression. La réussite relative de cette politique (Allemagne au 19e siècle et Corée du Sud) s’explique par la grande discipline culturelle de ces pays et leur étonnante capacité à s’engager sur des objectifs et à respecter une planification. Ce ne fut pas le cas chez nous, où le protectionnisme a enrichi une classe d’affaires qui s’est effondrée aux premiers coups de canon de la concurrence étrangère. In fine, c’est le consommateur marocain qui en a profité en produits de meilleure qualité à un plus bas prix. Tant mieux  !