Le Plan Emergence a besoin d’une évaluation précise

Le Plan Emergence au Maroc court vers sa dixième année d’existence. Le travail d’évaluation du chemin parcouru reste à  faire pour apprécier objectivement les objectifs atteints.

Il y a presque une décennie, l’industrie nationale végétait, au gré de la conjoncture, dans l’insouciance des décideurs publics, sans visibilité sur son devenir dans un environnement où les règles de la compétition exigeaient la redéfinition des politiques industrielles autour de programmes mobilisateurs. C’est en 2005 que l’Etat a défini un plan ambitieux  destiné à relancer ce secteur sur des filières pour lesquelles le Maroc possède des avantages compétitifs exploitables à travers des programmes de développement dédiés. Le Plan Emergence court vers sa dixième année d’existence. Les troisièmes assises de l’industrie ont souligné le bilan positif des dispositifs du Pacte en mettant l’accent sur certains aspects qui lui paraissent essentiels ; elles ont mis en avant certaines difficultés qui montrent que des améliorations sont nécessaires. Mais le travail d’évaluation du chemin parcouru reste à faire pour apprécier objectivement les objectifs atteints.

L’observateur ne dispose aujourd’hui que de données partielles pour évaluer l’impact du Pacte Emergence par des indicateurs quantitatifs. D’après les informations communiquées par les services du ministère de l’industrie, l’impact du programme est perceptible sur les performances de quelques activités. Mais ces services ne mettent en exergue que les avancées, sans doute réelles, réalisées dans ce que l’on qualifie avec emphase de «Métiers Mondiaux du Maroc». Or, il est presque acquis que les objectifs annoncés, à l’horizon 2015, en termes de croissance de la valeur ajoutée du secteur dans son ensemble, de création d’emplois, d’effort d’investissement et d’expansion des exportations ne seront pas réalisés. La crise a produit un effet de contraction. Elle marque de son empreinte les agrégats du secteur. Mais il serait exagéré de lui imputer tout le décrochage constaté. La mesure de l’impact spécifique du Pacte sur les agrégats de l’industrie exige l’établissement d’indicateurs fins et pertinents pour distinguer l’impact du pacte de celui des structures, car les nouvelles réalisations se sont construites sur la base de structures préexistantes.

Outre l’évaluation quantitative de l’impact du Pacte, la réalisation d’une étude qualitative, portant sur les motivations et les perceptions des entreprises serait révélatrice de quelques dysfonctionnements. L’intégration des PME à la dynamique du programme est un enjeu majeur pour la réussite du Plan Emergence. Des moyens spécifiques ont été mobilisés en direction des PME, notamment par le biais des programmes Imtiaz, Moussanada, les contrats de croissance, les fonds de garantie pour l’investissement en fonds propres, les fonds publics-privés…

Le faible degré d’intégration des PME dans le dispositif est illustré par l’insuffisante entrée de PME dans ces programmes. Le programme Imtiaz a pour objectif d’accompagner 50 entreprises à fort potentiel par an. Nous sommes aujourd’hui à peine à 116 projets réalisées entre 2010 et 2012. Le programme Inmaa n’a pas recueilli l’adhésion de plus de 53 entreprises. Le ministère reconnaît la faible utilisation de ces programmes même dans les secteurs à fort potentiel (aéronautique et automobile). Les fonds public-privé (3P Fund, PME croissance) n’ont concrétisé que trois dossiers d’investissements depuis leur démarrage en 2012. Le financement des programmes destinés à soutenir les entreprises à fort potentiel est stratégique, ce sont ces sociétés qui composent essentiellement la chaîne de valeur des futures filières. Mais la timidité de l’engagement du système financier, les délais imposés par le dispositif de financement des projets associés au temps investi pour le montage des projets et son expertise constituent un frein à une implication accrue des PME dans les programmes. Divers indices soulignent donc que l’intégration des PME dans les initiatives du Pacte reste encore insuffisante. 

Les assises ont montré que des améliorations du dispositif sont non seulement nécessaires mais possibles, notamment dans la gestion du foncier, de la formation et du financement. Mais un aspect essentiel du dispositif doit faire l’objet d’une plus grande attention, celui de l’implication des acteurs dans sa dynamique. Si plusieurs avis soulignent que le Pacte a permis l’émergence de collaborations entre acteurs qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble, le dispositif n’a pas permis une mobilisation de l’ensemble des acteurs concernés (entreprises, établissements de recherche, centres de formation, collectivités locales…). Cela est vrai quant aux liens entre organismes de formation et entreprises qui, malgré les efforts entrepris, constituent aujourd’hui l’aspect le plus perfectible du dispositif. Cela est encore plus vrai pour ce qui est des relations des entreprises avec le monde de la recherche et des universités. Mais cela est vrai également pour les entreprises entre elles, pour les grandes entreprises avec les PME et pour l’ensemble des acteurs d’une filière. Le programme continue, par ailleurs, d’être véhiculé par une dynamique ascendante. Le dispositif n’a pas connu une mobilisation conséquente des collectivités territoriales en soutien à ses dispositifs. L’administration de tutelle n’use d’aucune incitation pour les aider à mettre en place des plateformes partenariales.

L’objectif des assises n’était pas de procéder à une évaluation exhaustive du dispositif, mais de pouvoir appréhender les apports du Plan Emergence, d’examiner des pistes d’amélioration et de conduire une réflexion sur les perspectives d’évolution à plus long terme. Huit ans après le lancement du Plan, cinq ans après l’adoption du Pacte, il y a manifestement un besoin d’une évaluation précise de l’impact des mesures proposées pour chaque initiative et action. Les résultats de l’évaluation permettraient, d’une part, d’éclairer le gouvernement dans le choix des modalités de poursuite de cette politique au-delà de 2015 et, d’autre part, de reconduire et renforcer le soutien de l’État aux actions ayant satisfait aux critères de l’évaluation.