Le Bonheur national brut

Malgré le progrès réalisé dans la mesure du bien-être grà¢ce aux informations livrées par l’enquête du HCP, les conclusions qu’elles permettent de tirer resteront limitées si le système statistique national n’ouvre pas la possibilité aux statisticiens et chercheurs de « faire parler les chiffres ».

Le bonheur n’a jamais autant intéressé les statisticiens, les économistes et les politiques qu’aujourd’hui. A l’instar de la toute jeune neuro-économie qui se fonde sur les corrélations observées entre humeur (positive) et activité cérébrale spécifique, on ne compte plus aujourd’hui  les parutions d’ouvrages et d’articles sur la «nouvelle science», qui concluent qu’il est possible de concevoir une «mesure physiologique» du bonheur. Cette profusion d’études n’est pas fortuite. Elle se nourrit des doutes actuels sur la croissance économique et sa capacité à être le moteur principal du progrès social. C’est dire que l’enquête du HCP sur le bien-être est venue à point nommé pour identifier les facteurs individuels de notre morosité ambiante dans un environnement qui devient de plus en plus anxiogène avec son cortège d’incertitudes et une incapacité grandissante à pouvoir se projeter dans l’avenir.

La première difficulté à laquelle sont confrontés les travaux en matière de bien-être est d’appréhender objectivement cette valeur immatérielle, éminemment subjective. L’enquête ne reprend pas les 11 dimensions retenues dans la mesure du bien-être par l’OCDE. Deux arguments ont été invoqués à cet effet. Le premier est «le souci de ne pas soumettre les réalités sociales nationales aux axes de recherches élaborées à partir de modèles économiques et sociaux et culturels des pays développés». Le second est que les ressentis des populations sur certains aspects du bien-être sont relativement couverts par les enquêtes qualitatives nationales (emploi, niveau de vie, consommation, confiance). On peut convenir que la finalité ultime de ces enquêtes de bien-être n’est pas d’établir un classement-pays et qu’il n’y a donc nul besoin d’adopter des questionnements standard. D’ailleurs, l’OCDE ne fournit pas de classement pour éviter de froisser la susceptibilité de ses membres. Sur le site internet de l’indice interactif «vivre mieux», chaque internaute peut comparer les pays en fonction de l’importance qu’il accorde à ces critères.

Il est évident que le Maroc est une formation sociale «composite», dans laquelle l’organisation sociale n’est pas réductible au salariat et où les valeurs culturelles relèvent de référentiels multiples. Mais il n’est pas moins évident que notre société est portée par un second souffle où l’épanouissement de l’individu est le maître étalon. Aussi, les mutations économiques et sociales tendent-elles à conférer la priorité sociale aux questions de l’emploi, de la santé, de l’éducation et même du logement. A la rigueur, les différences s’exprimeraient dans l’ordre affecté à ces aspects du bien-être et à leurs facteurs explicatifs.

L’enquête suscite de nombreuses interrogations sur les approches subjectives des liens entre les dimensions de la qualité de la vie et les facteurs objectifs qui déterminent ces dimensions. Comment expliquer que le logement prenne le dessus sur l’emploi dans l’appréciation du bien-être individuel ? Cet ordre d’importance ne tient-il pas au cantonnement des questions sur les conditions de travail plutôt que sur la disponibilité du travail ? Comment comprendre que la rémunération du travail soit présentée comme le facteur premier de la satisfaction/insatisfaction sur les revenus, plutôt que le pouvoir d’achat ? Quelle est l’explication de la prévalence subjective de la gratuité des soins sur la proximité ou la qualité des services de santé ? Quelle interprétation donner au positionnement de l’éducation à un niveau aussi bas de l’échelle du bien-être ? Le citoyen considèrerait-il que l’école actuelle répond convenablement à ses besoins ? Difficile à admettre, sachant que l’institution éducative va mal. Ou l’école ne serait-elle plus perçue comme un facteur essentiel de bien-être parce qu’elle n’assume plus son rôle d’ascenseur social ? Ces questions et bien d’autres demandent un effort d’analyse pour une appréciation en profondeur de l’ensemble des composantes du bien-être.

Les données brutes livrées par l’enquête foisonnent aussi d’interpellations analytiques. Une des premières interpellations consiste à expliquer les écarts ou les inégalités entre les situations individuelles en fonction des différentes dimensions du bien-être. Une seconde interpellation consiste à évaluer la relation entre les différentes dimensions du bien-être. Si certains de ces liens sont perçus de façon inadéquate sur le plan individuel et les effets cumulatifs de ces désavantages sont ignorés, les politiques publiques risquent d’être sous-optimales en termes de ciblage des populations et de priorité d’interventions. Dans le même temps, certaines inégalités peuvent se renforcer mutuellement. Il appartient au système statistique de réaliser des études appropriées afin d’évaluer les complémentarités entre les différents types d’inégalités et d’identifier leurs causes sous-jacentes.

En réalisant cette étude, le HCP a fait œuvre utile. Mais ce n’est que le premier pas. Malgré l’important progrès réalisé dans la mesure du bien-être subjectif grâce aux informations livrées par l’enquête, les conclusions qu’elles permettent de tirer resteront limitées si le système statistique national ne capitalise pas sur cet effort et ouvre la possibilité aux statisticiens et chercheurs de «faire parler les chiffres» sur les divers aspects du bien-être subjectif, de développer des études susceptibles d’arriver à des conclusions fiables sur l’importance des divers facteurs qui entrent en jeu dans l’expression de l’insatisfaction des personnes à leur bien-être.