Le barbu et la lingerie fine

il est établi statistiquement qu’il y a plus de fatwas interdisant, autorisant ou levant tel interdit : mariage, répudiation, copulation ou position, que par exemple d’avis sur la consommation de l’alcool, de la viande de porc, de l’éducation des enfants, de la corruption ou autres domaines de la vie sociale.

Ce jour-là, dans cette artère très passante  de la médina de Rabat, un homme de forte corpulence, la quarantaine bien tassée, la barbe broussailleuse. Habillé à la mode afghane et chaussant des baskets Nike de contrefaçon, il étale sans façon une étrange marchandise extirpée de gros sacs en toile de jute. De la lingerie féminine que l’on oserait qualifier de fine tant des petites culottes sont mêlées à d’autres qui ne sont pas si petites que cela, des soutiens-gorge  très peu féminines et des espèces de caleçons de tailles et de coloris divers. Ni son allure sévère ni son accoutrement ouvertement «islamiste» ne semble étonner les passants et surtout les passantes, première clientèle censément concernée. Bien au contraire, des femmes, jeunes et moins jeunes, marquent un arrêt devant sa marchandise, farfouillent dans les articles entremêlés et vérifient, qui l’élasticité, qui la bonne taille, en brandissant ces dessous intimes devant l’air revêche mais impassible du barbu. Seuls quelques Européens, touristes de passage ou résidents au pays, jettent des regards interrogatifs à ce paradoxe commercial qui perturbe leur perception d’Occidental post-11 septembre 2001. Mais comment ne pas comprendre leur perplexité même lorsqu’on est un Oriental un tant soit peu rationnel ? Car enfin, si l’on se réfère à ce que l’on sait ou ce que fait savoir une certaine catégorie socio-politique hirsute et radicale, on ne peut que se perdre en conjectures. Lorsqu’on sait en effet qu’ils s’interdisent ou interdisent, hors lien conjugal, tout contact avec la gent féminine, même verbal, allant  jusqu’à prohiber le geste de tendre la main pour saluer, on ne comprend pas quelle extraordinaire fatwa pourrait autoriser un commerce qui a pour but d’écouler de la lingerie, plus ou moins fine, dont seules des femmes seraient la clientèle. Mystère et boule de gomme arabique, diraient les rigolos qui en ont vu d’autres. Et on en voit de toutes les couleurs et de toutes les douleurs, à travers les fatwas sur le Net ou via une multitude de chaînes, dites islamiques. Et le plus souvent, les avis et prescriptions de ces imams, alem et autres faux théologiens concernent les femmes. En effet, il est établi statistiquement qu’il y a plus de fatwas interdisant, autorisant ou levant tel interdit : mariage, répudiation, copulation ou position, que par exemple d’avis sur la consommation de l’alcool, de la viande de porc, de l’éducation des enfants, de la corruption ou autres domaines de la vie sociale. D’où certainement le buzz qu’ils font auprès des populations musulmanes partagées entre la tradition, les coutumes, la «sainte ignorance» et la modernité, dans tous ses états, qui les traverse, les croise, les nie ou les chahute sur les mêmes supports d’une technologie de la communication toujours en mouvement, libre et dominatrice.
Flash-back. C’est un autre jour, il y a bien longtemps au cours des années 80 de notre jeunesse. Extérieur. Nuit. Mois de Ramadan en plein été, comme l’année dernière. A la terrasse du Café Balima au temps de sa splendeur et avant que les chômeurs ne viennent y établir leur quartier général et de faire du siège du Parlement qui lui fait face un mur des lamentations.

Par une chaude soirée ramadanienne d’après la rupture du jeûne, nous étions  quelques journalistes de tous bords attablés à la terrasse en compagnie d’un confrère libanais de confession chrétienne venu en reportage pour un hebdomadaire de langue arabe paraissant à Paris. Ce dernier a commandé une Flag, la bière locale, en insistant pour qu’elle soit bien fraîche. Le serveur qui connaissait toute la bande se met à se gratter la tête en nous regardant un par un avant de s’adresser au Libanais ; «Anta arbi akhouya, ouhada ramdane» (tu es un Arabe mon frère et c’est  Ramadan). Le journaliste en visite lui répond en souriant qu’il était arabe certes mais pas musulman. «Un Arabe c’est un Arabe», lui rétorque le garçon sans agressivité mais en nous regardant comme pour nous prendre à témoin. Nous avons confirmé la chrétienté en chœur et de tout cœur avec notre confrère libanais insistant même pour qu’il lui servît sa Flag bien fraîche.

Le garçon du Balima, un monsieur affable de la vieille école qui  ne quittait jamais sa serviette blanche immaculée suspendue à son avant-bras, a poussé un petit soupir: «Puisque j’ai votre parole, je le sers». Il a servi la bière bien mousseuse à notre confrère qui a commencé à la siroter savoureusement au milieu d’une foule de consommateurs ingurgitant limonades, cafés cassés ou thé à la menthe au cours de cette soirée caniculaire d’un Ramadan estival.

Le lendemain, un des journalistes présents nous a appris que notre confrère du Moyen-Orient n’était pas chrétien mais bien musulman, qui plus est chiite, ancien militant de gauche reconverti au baathisme, idéologie qui avait le vent en poupe en ce temps-là parmi nombre de journalistes du Moyen-Orient. Bref, il avait des excuses ou des circonstances atténuantes, comme nous dit en rigolant ce confrère qui, lui, aurait bien aimé siroter cette Flag bien fraîche ce soir-là. Quant à notre garçon de café de la vieille école, allez trouver aujourd’hui un serveur pour passer une telle commande en cette période, à cet endroit, même à un groupe de touristes norvégiens. Sauf Fatwa, comme pour dire : «Akhouya fais-toi plaisir !».