L’art de se raconter

Albert Thibaudet a formulé cette distinction bien inspirée, loin des théories brumeuses de pseudo-universitaires et de quelques faiseurs de romans actuels: «Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle… Le génie du roman fait vivre le possible, il ne fait pas revivre le réel».

«Nous ne sommes que les historiens de nous-mêmes», a écrit le poète Franck Venaille, décédé l’été dernier. Cette citation, tirée de son ouvrage «L’enfant rouge» et inscrite dans un petit carnet que je trimbale avec moi dans mes navettes ferroviaires, m’a procuré ce doux plaisir que l’on ressent lorsqu’on retrouve un objet longtemps perdu. Elle a surtout remué en moi d’autres souvenirs, dont celui d’avoir noté cette affirmation sur «l’écriture sur soi» alors que je lisais à la maison un livre plus ou moins autobiographe d’un romancier de chez nous. En effet, en ce temps-là, si vous permettez cette évocation autobiographique, il m’arrivait, souvent contraint et parfois forcé, de commettre des recensions d’ouvrages de toutes sortes et de rendre compte de créations dites artistiques ou d’activités à caractère culturel. M’ayant réfugié dans la culture comme on se planque dans un abri protégé des intempéries politiques d’une certaine époque, je m’y trouvais en bien meilleure compagnie que celle des collègues des autres rubriques.
Il n’est pire recension, lorsqu’on veut rédiger une critique d’un ouvrage, que celle de rendre compte d’un livre dont l’auteur clame sur les toits son substrat résolument autobiographique. Mais, paradoxalement, c’est dans ce cas –c’est-à-dire lorsque l’auteur nie toute référence personnelle et met tout sur le compte de la fiction– que l’on se met en quête de traquer le moindre élément autobiographique. Cela a été très souvent le cas dans la production littéraire marocaine des années 60 et 70, en langue française en tout cas. En effet, en ce temps-là, un roman ne pouvait être qu’autobiographique; ce qui, du reste, était souvent le cas malgré les dénégations de son auteur. Mais comme il s’en publiait si peu, on ne peut pas dire qu’on avait très souvent l’occasion de se soucier de ce qui relevait du réel ou de ce qui avait partie liée avec la fiction. De ce fait, les responsables des pages culturelles n’avaient pas toujours du grain à moudre quant à la matière littéraire locale. On se rabattait sur d’autres activités culturelles afin d’alimenter notre rubrique.

Mais, revenons à «l’écriture sur soi» qui s’assume comme telle et dont un grand auteur comme Jean-Jacques Rousseau en a fait un credo dans son ouvrage hautement autobiographique, «Les confessions», vers la fin du 18e siècle. «Je forme, annonce-t-il dès le préambule, une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi». Peu d’écrivains ont pu, comme lui, fièrement et audacieusement, prétendre confesser leur vérité sur un ton aussi péremptoire. Avant lui, Montaigne dans ses Essais, faisait des confidences sur sa vie, mais d’une manière indirecte et sous forme de méditations philosophiques. D’autres, plus tard, ont essayé de communiquer aux autres ce qu’ils ont de plus intime et parfois de plus secret avec plus ou moins de talent. Car c’est en cela que réside tout l’intérêt de l’autobiographie et de la confession ; et non dans l’étalement des sentiments cachés ou l’expression des désirs ou des intentions les plus inavouables. Dans son récit autobiographique «Vivre pour la raconter», Gabriel Garcia-Marquez, romancier de fiction par excellence, écrit dans une épigraphe au début du livre : «La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient». On serait tenté de dire, après cette citation, que tout le reste n’est que littérature, bonne ou mauvaise, car raconter sa vie pourrait être une entreprise littéraire. Si l’on prend l’enfance par exemple : tout récit qui se veut autobiographique commence par cette tranche de vie qui s’efface avec le temps qui passe et que l’on a souvent tendance à noircir ou à glorifier, selon le cas. Alors que pendant ce temps-là, comme disait Juline Gracq, «ce qui est important n’est pas encore commencé». C’est-à-dire que l’on n’a pas encore accumulé ce vécu qui ferait qu’une vie vaut la peine d’être racontée. Il faut dont «vivre pour la raconter». Dans quelle mesure alors certains écrivains réussissent-ils dans cet exercice nombriliste qui consiste à affronter la face obscure de leur vie ? Difficile de répondre tant les œuvres de qualité universelle sont jugées d’abord par leur qualité littéraire intrinsèque. Quand les personnages d’un roman sont extérieurs à l’auteur, comme lorsque ce dernier se raconte lui-même, seul l’art de raconter compte. Un critique littéraire avisé du début du XXe siècle, Albert Thibaudet, a formulé cette distinction bien inspirée, loin des théories brumeuses de pseudo-universitaires et de quelques faiseurs de romans actuels: «Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle… Le génie du roman fait vivre le possible, il ne fait pas revivre le réel».