L’Afrique face aux défis du développement durable

La trajectoire du développement devrait s’articuler sur la diversification économique, ce qui permettra d’atténuer la pression sur les ressources naturelles et les écosystèmes, ainsi que sur les biens environnementaux en liaison avec le bien-être des populations pour un développement humain durable et une croissance inclusive et résiliente aux changements climatiques.

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Abdellah Mouttaqi

La récente visite de SM le Roi Mohammed VI en Afrique scelle des relations ancestrales et consolide l’ancrage du Maroc dans son continent. Investir en Afrique et s’investir pour le développement du continent est d’abord un acte de leadership fondé sur une vision et une compréhension profonde du continent. L’Afrique demeure la couveuse de tous les espoirs et la terre propice à toutes les réalisations, malgré tous les défis à affronter.

Il faut cependant souligner qu’avec une croissance prévisionnelle de 1,6% en 2016 selon la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne connaîtra son plus faible taux de croissance depuis 20 ans (contre 4% en 2013, 4,5% en 2014 puis 3,0% en 2015). Malgré ce ralentissement lié surtout à l’effondrement des cours des matières premières dans les marchés internationaux, plusieurs analyses soulignent le fort potentiel du continent, avec notamment une classe moyenne en plein développement. Cependant, le modèle économique emprunté par la majorité des pays du continent, avec une part prépondérante du secteur primaire, une dépendance des matières premières et un manque de diversification économique, pose la problématique de l’équilibre entre la croissance économique et la valorisation de l’environnement.

A l’occasion de la tenue dans notre pays de la 22e Conférence des Parties à la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique (COP 22), conférence qui sera de l’avis de tous celle de l’Afrique, l’analyse qui s’impose est cadrée par deux idées maîtresses. La première concerne l’élargissement de l’angle d’attaque, en mettant en avant la question de biens environnementaux et leurs rôles dans le développement humain durable et le bien-être des populations ; la seconde s’appuie sur les perspectives de croissance et de développement du continent dans un contexte de changement climatique.

En effet, d’après les travaux de la Banque africaine de développement et selon le rapport sur les capacités en Afrique (RICA), la population de l’Afrique atteindra 2,7 milliards d’habitants en 2060 contre 1 milliard en 2010. Le taux d’urbanisation passera de 40% en 2010 à 50% en 2030 et à 65% en 2060, mettant ainsi l’accès aux services de base sous pression. L’espérance de vie moyenne devrait atteindre 70 ans en 2060 contre 56 ans en 2010 et enfin, en convergence de l’ensemble de ces indicateurs, la réduction de la pauvreté en Afrique nécessite une croissance soutenue de 7% ; objectif sur le long terme et qui ne pourra être atteint que si le continent procède à la révision de son modèle de développement.

Positionnement du continent africain

Afin de positionner l’Afrique par rapport aux indicateurs globaux de l’état de l’environnement, rappelons qu’à l’échelle mondiale, selon le Rapport 2016 WWF, «malgré une augmentation de la biocapacité totale entre 1961 et 2010, la biocapacité disponible par tête a été ramenée de 3,2 à 1,7 hag, pendant que l’empreinte écologique progressait légèrement (de 2,5 à 2,7 hag par tête) car la population humaine mondiale étant passée de 3,1 à près de 7 milliards d’habitants. La population mondiale devant atteindre 9,6 milliards d’habitants en 2050 et 11 milliards en 2100, la biocapacité disponible pour chacun de nous va continuer à régresser, alors même qu’il sera de plus en plus difficile d’accroître la biocapacité totale dans un monde marqué par la dégradation des sols, la pénurie d’eau douce, et la montée du coût de l’énergie». Selon le même rapport, la combinaison de l’empreinte écologique par personne, l’indice de développement humain du PNUD et la biocapacité montre que pour la majorité des pays africains, l’empreinte écologique est plus basse que la biocapacité. Ce ratio est malheureusement lié à des niveaux d’IDH relativement faibles. Des disparités sont enregistrées sur le continent, l’Afrique du nord et l’Afrique du sud sont les deux régions où l’empreinte écologique est la plus élevée en relation avec la pression sur les ressources naturelles; alors que l’Afrique équatoriale, avec ses importants écosystèmes forestiers, présente quant à elle une biocapacité positive. Dans un scénario de continuité, les projections de l’empreinte écologique à l’horizon 2045 montrent une tendance haussière sur l’ensemble des utilisations des terres (carbone, terres cultivées, pâturages, forêts et terrains bâtis), avec une pression très élevée sur les terres cultivées, les pâturages et le carbone.

Santé et environnement

Le lien santé-qualité de l’environnement constitue un indicateur fondamental pour la transformation de l’Afrique. Selon la troisième édition de l’Avenir de l’Environnement en Afrique, 28% des maladies en Afrique sont liées aux risques environnementaux (diarrhée, infections respiratoires et paludisme représentant 60% des impacts connus de l’environnement sur la santé). En 2010, seulement 60% de la population de l’Afrique subsaharienne avaient accès à l’eau potable. La pénurie d’eau devrait passer de 47% en 2000 à 65% en 2025. L’Afrique du Nord étant la seule région qui a dépassé les cibles des Objectifs de Développement du Millénaire. La pollution de l’air en Afrique peut être de 10 à 30 fois plus élevée que les limites fixées par l’Organisation mondiale de la Santé. Sur les 800000 morts dans le monde chaque année causés par la pollution de l’air extérieur, 40 000 sont en Afrique.

Ressources hydriques

L’accès à l’eau, comme bien économique, social et environnemental, et à l’assainissement fait partie, selon l’Organisation des Nations Unies en 2010, du droit international des droits de l’Homme ; lequel droit doit contribuer à la réalisation des Objectifs du Développement Durable. Avec 11% de la population mondiale, l’Afrique possède environ 9% des ressources d’eau douce, répartis dans 53 bassins versants internationaux transfrontaliers. Le potentiel de l’Afrique en eaux souterraines est énorme, il est estimé à environ 0,66 million de km3 selon une étude du BGS, soit 20 fois la réserve d’eau douce des lacs du continent. D’après la BAD, plus de 75% de la population africaine utilisent les eaux souterraines comme principale source d’eau de boisson.

Cependant, la répartition de l’eau sur le continent est inégale, un excès dans la zone équatoriale, une pénurie potentielle au Nord et au sud et une situation de manque d’eau en Afrique saharienne et subsaharienne. Selon le Rapport mondial 2016 des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau, le secteur de l’eau est le premier secteur d’emploi en Afrique (l’agriculture constitue 60% de tous les emplois en Afrique subsaharienne et créera huit millions d’emplois stables d’ici 2020 selon McKinsey Global Institute). Cependant, l’Afrique subsaharienne n’exploite qu’un tiers de son potentiel d’irrigation (5% des terres cultivées contre plus de 40% en Asie et une moyenne mondiale autour de 20%).

Terres et sols

Selon la Banque mondiale, les sols de l’Afrique subsaharienne sont les plus dégradés au monde, avec une perte estimée annuellement à environ 68 milliards de dollars. La dégradation des terres affecte les moyens de subsistance de presque 500 millions d’Africains. Selon la troisième édition de l’Avenir de l’Environnement en Afrique, plus de 60% de la population du Burkina Faso, de l’Ethiopie, du Lesotho et du Mali vivent sur des terres dégradées. D’après le Panel de Montpellier (2015), «en Afrique, 65% des terres arables, 30% des pâturages et 20% des forêts seraient d’ores et déjà touchés. Les causes les plus fréquentes relèvent d’un usage limité des engrais et à de mauvaises pratiques en matière de gestion des terres».

Ressources naturelles

Sur le plan économique, les ressources naturelles procurent à l’Afrique un net avantage comparatif ; le continent possède environ 12% des réserves mondiales de pétrole, 42% des réserves d’or, entre 80 et 90% des réserves de métaux du groupe du chrome et du platine, fer, bauxite…, 60% des terres arables et de vastes ressources en bois. Cependant, l’impact de cet avantage comparatif sur les populations n’est pas toujours au rendez-vous. Les maux dont souffre le secteur extractif africain (comme sur d’autres continents d’ailleurs) sont liés à la malédiction des ressources, avec de nombreux conflits (armés, socio-environnementaux…) ou comme décrit ci-dessus, des pays riches mais des populations pauvres. Selon les données du FMI, sur les 25 pays les plus pauvres de la planète, 22 sont africains. Ces pays présentent selon le PNUD les valeurs IDH les plus faibles avec des écarts Revenu brut-IDH négatifs traduisant d’importantes inégalités entre la richesse et le niveau du développement humain. Parmi ces pays, plusieurs sont riches en ressources naturelles extractives. Ces pays doivent donc fournir des efforts pour un meilleur partage des bénéfices de leur richesse au service d’un développement humain durable.

Transition énergétique

L’Afrique dispose d’un véritable potentiel d’énergies renouvelables (solaire, éolien, géothermie et hydraulique), jusqu’à présent peu exploité. Dans un contexte où 650 millions de personnes ont difficilement accès à l’énergie, soit près de 70% de la population, plusieurs pays africains ont entamé leur programme de transition énergétique. Ainsi, à l’horizon 2020, la part des énergies renouvelables au sein de la production électrique est fixée à 50% pour le Cap-Vert, 15% pour le Sénégal et 10% pour le Ghana, le Nigeria et le Mali. Pour le Maroc, les énergies renouvelables constitueront 42% de la puissance installée en 2020 et 52% en 2030 ; le Royaume s’engage également à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 42% à l’horizon 2030.

Impacts des changements climatiques

L’Afrique est le continent le plus vulnérable vis-à-vis des changements climatiques ; avec 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle se place plus dans une logique d’adaptation que dans celle de l’atténuation, avec néanmoins des capacités d’adaptation très limitées. Le changement climatique va aggraver la vulnérabilité des populations. Jusqu’à 2030, les coûts économiques du changement climatique en Afrique sont estimés de 1,5 à 3% PIB avec un besoin d’un minimum de 10 milliards de dollars par an pour le financement de l’adaptation. L’accès aux financements verts et aux technologies propres ainsi que le renforcement des capacités constituent également des défis majeurs pour le continent. 

Points de vigilance et pistes de développement

Statistiquement, le rapport biocapacité/empreinte écologique place de nombreux pays sur une trajectoire durable. Cependant, cette durabilité cohabite avec un faible niveau de développement humain, avec des valeurs d’IDH généralement faibles, au meilleur des cas intermédiaires. La tendance s’inverse à des niveaux d’IDH élevés. La question de la soutenabilité du modèle de croissance sur le long terme est sérieusement posée pour l’ensemble du continent, avec notamment des prévisions pessimistes à l’horizon 2045 quant à l’augmentation des pressions sur les ressources naturelles.

La trajectoire du développement devrait s’articuler sur la diversification économique, ce qui permettra d’atténuer la pression sur les ressources naturelles et les écosystèmes, ainsi que sur les biens environnementaux en liaison avec le bien-être des populations pour un développement humain durable et une croissance inclusive et résiliente aux changements climatiques.

Pour s’inscrire dans ce modèle de croissance, il est important de mettre en cohérence, d’une part, les politiques de gestion des biens environnementaux car ces biens sont généralement connectés les uns aux autres (cas de l’eau et l’air avec la santé, relation eau et agriculture…) ; et, d’autre part, mettre ces biens environnementaux en liaison avec les objectifs du développement durable des Nations Unies, notamment en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté.

La gouvernance est un pilier fondamental pour la réussite de cette transition ; elle doit se faire en conformité avec les conventions internationales pour une déclinaison locale. Les actions, à même de contribuer à la démarche décrite ci-dessus, s’articulent autour de la gestion décentralisée, la planification socio-économique des ressources naturelles, la gestion communautaire des ressources naturelles et des écosystèmes, la cartographie des parties prenantes, la disponibilité et l’accès à l’information environnementale et le renforcement des capacités. Le moteur de cette dynamique étant une transition énergétique efficace, en tant qu’enjeu majeur et réel potentiel pour le continent, dans un contexte de changement climatique de plus en plus contraignant.

(*) Abdallah Mouttaqi est membre du Conseil économique, social et environnemental et membre du Comité scientifique de la COP22.