La Turquie si proche et si lointaine

Entre « la Sublime porte » et « l’Empire chérifien fortuné », il y avait une fascination mêlée d’appréhension. Depuis le sultan saà¢dien Ahmed al Mansour Dahbi à  la fin du XVIe siècle.

Entre «la Sublime porte» et «l’Empire chérifien fortuné», il y avait une fascination mêlée d’appréhension. Depuis le sultan saâdien Ahmed al Mansour Dahbi à la fin du XVIe siècle. Al Mansour, le fondateur de l’Etat marocain dans ses configurations actuelles, s’inspirera du modèle administratif ottoman et aura introduit un système d’armée prétorienne liée au sultan, à l’image des janissaires. Moulay Ismaïl reproduira ce modèle en allant jusqu’à reprendre les registres de son prédécesseur saâdien où étaient consignés les noms des recrues. On calquait dans «l’Empire chérifien fortuné» le mode de gouvernance ottoman, mais on s’ingéniait à préserver son indépendance par rapport à la Sublime porte, avec plus ou moins de fortune, selon les règnes et les circonstances. Inutile de vous dresser un glossaire exhaustif de mots que notre dialectal marocain a emprunté à la langue turque et qui atteste de cette relation, aussi bien dans l’administration (pacha, chaouich, kaghed, imda, jumrok, beyliki, boughaz, difter..), que dans l’art culinaire (acheq pour cuillère, kefta, kebab, taktuka, tabsil), ou vestimentaire (caftan, tarbouch, tqacher, tourban – l’expression mtarben est toujours en usage à Oujda ; le mot «tourban» turc a donné à la langue française turban-, la tenue de la garde royale…), ou musicale (la musique martiale de khamssa oua lkhamssine) ou les noms de familles (Kahia, Biyaz, Fasla, Qara, Osman…), les suffixes «ji» qui renvoient à un métier (kahwa-ji, kaman-ji, fara-ji (qui est la contraction de farrach et ji), et puis dans le domaine militaire (tobji, spahis, qui par altération donnera sbaïssi, pour désigner chez nous, à la fois un tissu que portait les spahis et pipe, car c’était le propre des soldats d’avoir des manières libérales – il y a en Tunisie une famille qui porte le nom de Caïd Sbssi, qui n’est que l’altération de caïd des spahis). Cette relation entre notre pays et la «Sublime porte» qui prenait parfois, dans les hautes sphères, un aspect matrimonial, fut bien sûr arrêtée avec Mustapha Kemal qui a tourné le dos aussi bien au passé ottoman qu’au monde arabe…Or l’Histoire est têtue. Elle est  comme un fleuve qui s’enfouit à l’intérieur des terrains sablonneux pour réémerger lorsqu’il ne rencontre plus d’obstacle ou de terrain accidenté…Et voilà que la Turquie renoue avec sa dimension moyen-orientale autant que le Moyen-Orient renoue avec la Turquie. Bien sûr que la Turquie est plurielle, mais elle retrouve l’attrait qu’elle avait eu par le passé sur le monde arabe. Une destination touristique prisée aussi bien pour ses stations balnéaires que pour ses sites historiques. Vous ne manquerez pas d’entendre le dialectal marocain à Topkapi ou sur la place Taksim. Des nostalgiques de l’ère du califat, au Maroc -tenez vous bien- n’appellent la Turquie que par une vieille expression qui renvoie à l’ère ottoman, dar al khilafa, ou dar assaada… Le téléfeuilleton «le Harem du sultan», avec le succès qu’on lui connaît, ne distrait pas seulement mais interpelle et ravive le refoulé, et puis, pour clore, la Turquie est gouvernée par un parti qui a la même appellation que le parti qui conduit le gouvernement chez nous. La même appellation ne veut pas dire forcément similitude, et les Turcs ne manquent pas de le rappeler. Les plus avisés vous diront que le Parti justice et développement turc ou AKP, selon les initiales turques du parti, est l’expression d’un kémalisme réaménagé et le continuum d’un long processus de modernisation. L’AKP ne rejette nullement la sécularisation ni son ouverture sur l’Europe. De même, vous diront les mêmes voix lucides, le kémalisme est l’aboutissement d’un long processus de modernisation qui a commencé depuis 1839 sous l’Empire ottoman, avec ce qu’on appelle le système des Tanzimat, qui n’était pas que des réformes administratives et comportait une dimension séculaire en établissant l’égalité entre les musulmans et les non-musulmans. Le mouvement moderniste gagnera en ampleur avec les jeunes Turcs, et Mustapha Kemal est la résultante de ce long processus…Ce qui paraît comme une rupture ne l’est pas en fait. L’avènement de l’AKP est aussi la continuité du kémalisme sous d’autres formes. L’historicité, pour reprendre une expression savante, chère à notre historien et philosophe Abdallah Laroui, est ce qui fait l’expérience turque. On ne peut transposer un modèle en dehors de son substrat historique.

Ce débat tranché entre les «anciens» et les «modernes», ou les traditionalistes et modernistes en Turquie, n’a pas eu lieu dans le monde arabe, en tout cas pas avec la même acuité. On pourrait lui rapprocher l’expérience russe entre, d’une part, les occidentalisés qu’on appelait l’intelligentsia, et les slavistes. Il est tout de même marquant que les expressions «intelligentsia» et «jeunes Turcs» sont des expressions universelles. On ne connaît pas d’expression d’origine arabe avec une dimension planétaire qui renvoie à un tel phénomène.

Ce qui crédite l’expérience de l’AKP, ce sont ses performances économiques et ses percées (breakthrough) diplomatiques. Les deux sont d’ailleurs liées. L’avènement de l’AKP, c’est-à-dire le Parti justice et développement turc, a été concomitant d’une embellie économique que les observateurs appellent la quatrième vague de modernisation économique, après la première vague d’industrialisation, celle de Mustapha Atatürk, avec comme locomotive l’Etat ; celle de Menderes, avec une conception entrepreneuriale, à l’américaine, dans les années 40 ; celle de Tugrut Ozal, dans les années 90, qui a tiré profit de la mondialisation ; et puis celle en cours, sous l’APK. Le résultat est là : le revenu par tête a triplé en moins de dix ans, la Turquie est la 15e économie mondiale, et la huitième destination touristique dans le monde.

Ce qui fait l’expérience de l’AKP, c’est aussi le courage de revisiter l’histoire de la Turquie, dans ses épisodes les plus douloureux (le problème kurde ou la tragédie arménienne) tout en restant dans les fondamentaux du kémalisme, c’est-à-dire un Etat-nation turc. Le 28 février dernier était le 15e anniversaire de ce qui est appelé le coup d’Etat postmoderne, où, ce qu’on appelle «les gardiens de la République» ou de «l’Etat profond», sont intervenus, sous la houlette de l’armée, pour mettre fin à l’expérience de l’islamiste Necmettin Erbakan (le «c» turc se prononce «j»), en mobilisant l’appareil judiciaire, la bureaucratie, les médias, des fleurons de la société civile. Ce qui, sous d’autres cieux, on appellerait «les éradicateurs» ou par euphémisme «les modernistes» ou «les démocrates». Paradoxalement, le coup dit postmoderne a plus profité à l’islam politique qui, il est vrai, s’est accommodé du legs de la Turquie moderne et de ses orientations européennes. Ledit coup a donné lieu à une dynamique interne qui a refaçonné une nouvelle Turquie. Les islamistes de l’APK avaient acquis une expérience managériale, particulièrement dans la gestion de la ville d’Istanbul, qui leur a ouvert les autres sphères. Le succès appelle le succès. Dans une démocratie.

Mais les choses changent pour rester les mêmes. Deux signes qui ne trompent pas. Les portraits de Mustapha Kemal trônent dans les lieux publics, et il ne vient à l’esprit de personne dans l’AKP de remettre en cause la graphie latine pour revenir à la graphie arabe… Ce qui fait l’expérience de l’AKP ce n’est pas sa rhétorique mais ses performances. Trop tôt pour établir un parallélisme avec notre PJD.