La promenade littéraire de Salim Jay

« Les bonnes idée sont rares, disait Einstein (qui s’y connaissait un peu), et elles ne surviennent qu’à  longs intervalles ».

«Les bonnes idée sont rares, disait Einstein (qui s’y connaissait un peu), et elles ne surviennent qu’à longs intervalles». Le chroniqueur qui doit remettre sa copie à date fixe est bien placé pour apprécier la vérité de cette observation. C’est ainsi que Simon Leys introduit son recueil de chroniques publiées dans Le Magazine littéraire sous ce joli titre : «Le Bonheur des petits poissons». 

La chronique, lorsqu’elle est de bonne facture, est un genre d’écriture hybride qui devrait, en principe, avoir la prétention de la littérature tout en cultivant l’humilité du journalisme. Avant, bien de grandes plumes de la littérature des siècles derniers et non des moindres se sont adonnées à cet exercice, par hasard ou par nécessité (Alimentaire, mon cher Watson !). Aujourd’hui, les médias, tous supports confondus, l’installent au cœur de leurs choix éditoriaux. Même un média comme la télé, et jusque dans les programmes de flux les plus triviaux, et Dieu sait qu’il y en a, en fait un usage immodéré et bien souvent galvaudé. C’est dire si ce genre journalistique a le vent en poupe. Mais comme disait Leys qui citait Einstein (voyez comme les chroniqueurs sont de bons citateurs respectueux de leurs sources !) : «Les bonnes idées sont rares». Et pourtant, il faut aller les chercher, inlassablement parce que telle est la mission du chroniqueur et tel aussi est son plaisir. C’est le cas de la chronique littéraire, (car il y a plusieurs catégories de chroniques), qui est en charge de l’actualité des parutions, qui n’épousent pas, hélas, chez nous la périodicité des parutions.

Parler une fois par semaine d’un ouvrage récemment édité suppose qu’il s’en publie des dizaines à un rythme relativement hebdomadaire. Or, on est loin du compte, mais lorsqu’on aime lire, on ne compte pas et l’on peut compenser la faible périodicité éditoriale par une richesse de l’imagination et une générosité dans la transmission afin de partager le plaisir, de donner à lire et à rêver. C’est le cas de notre ami et néanmoins confrère, Salim Jay. J’ai eu, il y a quelques années, ici même et dans le supplément culturel du journal Al maghrib, le plaisir rare d’être un de ceux qui ont accompagné les publications de ce romancier à la plume alerte et fertile. Ce ne fut pas sans mal, car Salim enchaînait les livres, lesquels étaient, comble et malheur du chroniqueur, introuvables dans les librairies. On arrivait, bon an mal an et malgré quelques vicissitudes, à y avoir accès, à les lire en se délectant et à en parler comme on envoie une bouteille à la mer.

Ce n’est pas à cette entreprise utopique et désespérée que Salim s’est adonné. Dans un beau recueil (Un chœur marocain, Editions La croisée des chemins) réunissant pas loin de  deux cents chroniques publiées dans la revue Al Qantara, en France et dans le quotidien Le Soir, au Maroc, Salim Jay a ratissé large. Grand lecteur depuis toujours, Salim lit comme il respire et parle des livres sans condescendance. Qu’il aime un ouvrage ou qu’il n’en goûte qu’un aspect et nous voilà devant une véritable critique littéraire bien enlevée, professionnelle, lisible et transmissible. Il ne fait ni dans la cuistrerie universitaire structuralo-linguistico-sémiotique qui a fait des ravages dans certains suppléments littéraires de chez nous, ni dans le renvoi d’ascenseur, cher à quelques critiques encartés de l’Amicale littéraire. Mieux que cela, Salim Jay va à la découverte de nouvelles plumes et débusque de jeunes talents sans pour autant faire  dans le jeunisme ambiant qui ramollit les jeunes cerveaux et sévit de nos jours dans maint domaines de la culture et des arts. Cependant, l’auteur du Chœur marocain ne néglige pas  dans ses livraisons les plumes installées et les auteurs déjà consacrés ici et ailleurs. Il revisite des livres déjà publiés, réédités ou évoqués dans tel essai ou telle anthologie.

Découvrir les fragments d’un poème de Mohammed Khaïr-Eddine, griffonnés et offerts à un barman de Tanger, est un réel plaisir pour ceux qui ont fréquenté l’auteur du recueil Résurrection des fleurs sauvages, publié aux Editions Stouky, mais dont la majeure partie des poèmes est dédiée par le poète à des amis. Le véritable chroniqueur, littéraire ou autre, doit avoir en plus d’un regard sur les choses de la vie, cet art du don et de l’offrande qui fait de lui un partageux dans ce monde du tout à l’ego. Dans cette promenade littéraire, Salim a cette propension à vouloir partager son amour des livres. A sa façon peut-être qui est sans doute subjective (mais comment faire autrement lorsqu’on parle des livres) mais qui tend en dépit de tout à un certain équilibre. C’est en cela qu’il est un véritable critique littéraire, même s’il s’en défend et préfère le statut d’auteur et de lecteur de livres qu’il aime donner à lire. Un de ses anciens et nombreux ouvrages (plus de 25 à ce jour) porte ce beau titre : L’oiseau vit de sa plume, publié aux éditions Belfond en 1989. Au-delà de la métaphore humoristiquement alimentaire, ce titre résume bel et bien la vie et l’œuvre de Salim Jay qui, plus qu’un écrivain ou un critique, est d’abord un personnage : celui d’un roman à écrire et à lire. Puisse-t-il l’entreprendre un jour, pour notre plus grand plaisir !