La destruction de l’emploi

Tout ce qui permettra de faciliter les mises à niveau des entreprises, de favoriser les redistributions d’emplois ne peut qu’améliorer la capacité de l’économie nationale à supporter la destruction créative des emplois, et donc à créer de la richesse.

Les chiffres sur les créations nettes d’emplois viennent de tomber. Pas très réjouissants. Entre les années 2014 et 2015, l’économie marocaine n’a créé que 33000 postes, principalement dans les services et les BTP. Le secteur de l’agriculture, forêt et pêche, en a perdu 32000 du fait de l’introduction de nouveaux modes de production faisant appel à plus de mécanisation. L’industrie, quant à elle, y compris l’artisanat, a généré 15 000 emplois nets. Ces nouveaux postes reviennent presque en totalité à la branche du «travail du bois et fabrication d’articles en bois». Le poids de l’industrie dans le bilan emploi connaît une régression qui s’expliquerait, entre autres, par la destruction des emplois dans les activités traditionnelles, notamment le textile. Devant l’engagement des pouvoirs publics à vouloir faire de la création d’emplois et de la lutte contre le chômage une priorité nationale il paraît pertinent de tirer certains enseignements de la manière dont les créations et suppressions d’emplois se matérialisent au Maroc. 

Cette pertinence se justifie encore plus dans la perspective des réajustements à entreprendre concernant les stratégies de développement sectoriel et le renforcement de la compétitivité actuelle des entreprises.

Certes, lorsque l’emploi global et le chômage sont stables, le marché du travail est le lieu de mouvements de main-d’œuvre et de créations / destructions d’emplois de grande ampleur. Mais, si dans notre économie, les créations d’emplois sont relativement bien observées, les destructions d’emplois sont, par contre, peu caractérisées et analysées. La destruction d’emplois est une réalité socio-économique moins suivie que l’est celle de la création de postes. Pourtant, elle est un évènement vécu négativement par les intéressés et les décideurs publics, qu’elle soit compensée ou non par des créations d’emplois dans d’autres entreprises ou dans d’autres secteurs. Du point de vue de la gestion du marché du travail, il est fondamental d’élaborer des indicateurs d’évaluation et de suivi des flux de création /destruction d’emplois et d’identifier des mesures de soutien permettant de réduire les risques de fermetures d’entreprises et proposer des dispositifs efficients pour l’accompagnement des entreprises vulnérables. La connaissance de ces flux de création/destruction peut conduire à modifier les priorités des politiques économiques. Il est effectivement important de savoir si le taux de chômage observé est la résultante de mouvements d’entrées-sorties élevés ou faibles : selon le cas, on assistera à un chômage fréquent mais de courte durée ou à un chômage moins fréquent mais de longue durée et les deux types de chômage n’appellent pas le même traitement. De son côté, l’ouverture économique alimente les deux aspects du processus de création/destruction. La croissance des flux d’importations est un facteur de destruction d’emplois lorsque cette croissance va au-delà de celle de la demande intérieure. A l’inverse, l’investissement direct étranger et la croissance des exportations sont des facteurs de création d’emplois. Tous ces mouvements ont aussi des effets négatifs ou positifs en termes d’emplois induits. Une part très importante des flux de destruction des emplois doit découler de facteurs micro-économiques: même dans une économie globalement stationnaire, la vie des entreprises est marquée de divers accidents qui conduisent certaines d’entre elles à perdre des emplois pendant que d’autres en gagnent. Du point de vue de l’emploi, il est important d’intégrer dans les priorités de la politique économique des actions et mesures permettant de favoriser les créations autant que de limiter les destructions des emplois. Retenir ces deux objectifs invite à améliorer la circulation de la main-d’œuvre entre emplois détruits et emplois créés par des politiques d’accompagnement en formation ou en redéploiement du personnel au niveau des entreprises. L’effet des changements technologiques se fait ressentir en termes de destructions et de créations d’emplois. Des politiques d’accompagnement des entreprises en quête de modernisation de leurs équipement (choix des technologies, plans sociaux, de reconversion, de formation) doivent être mises en place pour atténuer l’effet destructeur du progrès technique sur l’emploi. Les destructions d’emplois sont à la fois concentrées sectoriellement et durables. C’est dire que, même si globalement elles s’accéléraient ou se ralentissaient en fonction du cycle conjoncturel, leur nature est structurelle. Aucune solution temporaire aux destructions d’emplois concentrées sectoriellement n’est adaptée. Les tentatives pour retarder les adaptations structurelles des entreprises seraient à la fois coûteuses et nuisibles. C’est principalement du bon fonctionnement du marché du travail et d’un réglage conjoncturel attentif à la croissance qu’il faut espérer l’atténuation des effets négatifs des destructions d’emplois. Une réflexion sereine doit être menée par les partenaires sociaux et les pouvoirs publics pour restaurer la sécurité non pas dans un emploi donné, mais sur les parcours professionnels des personnes. Tout ce qui permettra de faciliter les mises à niveau des entreprises, de favoriser les redistributions d’emplois ne peut qu’améliorer la capacité de l’économie nationale à supporter la destruction créative des emplois, et donc à créer de la richesse.