Inégalités, inégalités

L’inégalité est aujourd’hui au cœur du débat public. On ne recense plus les analyses, les opinions formulées par les think tank mondiaux et les organismes internationaux qui répètent sans cesse qu’aujourd’hui «l’inégalité inquiète plus que toute autre menace».

Mais au-delà du diagnostic sur «le 1% le plus riche de la répartition des revenus, opposé à tous les autres, les 99% restants», le débat s’enrichit sur le comment faire pour réduire sérieusement ce plus grand danger du monde, quelles sont les politiques et les actions qui feront vraiment reculer l’inégalité. Deux nouveaux ouvrages, faisant écho au livre de Thomas Piketty, Le capital au XXe siècle, ont récemment été publiés.

Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie, a publié à la fin 2015 La grande fracture. Un regard sur les sociétés inégalitaires et ce qu’il convient de faire pour les changer. Après une mise en perspective historique, il montre que les inégalités n’ont cessé de croître depuis des décennies, minant à la fois la santé des économies et l’avenir de la démocratie. Ce livre porte essentiellement sur l’économie de l’inégalité, mais il ne sépare point la politique de l’économie. Joseph Sitglitz s’était déjà longuement intéressé dans Le Prix de l’inégalité aux nœuds qui se créent entre les deux. Il s’agit pour lui d’un cercle vicieux notamment dans le système politique américain qui donne à l’argent un pouvoir sans limite : l’aggravation de l’inégalité économique se traduit en inégalité politique. Il relève que dans les dernières décennies, les sociétés ont été confrontées à quatre problèmes centraux : la grande fracture sociale, la mauvaise gestion de l’économie, la mondialisation et les rôles respectifs de l’Etat et du marché. La mondialisation, quelles qu’aient pu être ses vertus pour stimuler la croissance, a aggravé l’inégalité. La mauvaise gestion de l’économie et celle de la mondialisation sont liés au rôle des intérêts particuliers dans la politique. Les inégalités extrêmes sapent l’équilibre social. La violence est liée aux «inégalités horizontales» qui associent la stratification économique avec l’ethnie, la religion ou la région.

Anthony B. Atkinson, professeur d’économie à la London School of Economics, a publié au début 2016 un ouvrage intitulé Inégalités. Son dernier livre est l’aboutissement des recherches sur l’économie de l’inégalité menée depuis le début des années soixante. Il donne une vue d’ensemble de l’inégalité économique depuis cent ans dans une série de pays riches (Etats-Unis, Royaume-Uni..) et dans le monde (Chine, Inde, Mexique). Cette comparaison internationale montre l’envergure du défi visant à annuler la hausse de l’inégalité des revenus intervenus depuis les années 1970. Il nous invite à ne pas nous concentrer uniquement sur la pauvreté et à accorder un intérêt particulier à la dispersion croissante des rémunérations et aux autres dimensions de l’inégalité (consommation, accès aux services, patrimoine, genre, générations…). Il écarte d’emblée une erreur d’interprétation possible : il ne vise pas l’égalité totale, certaines des différences peuvent être tout à fait justifiables. Son but est de réduire l’inégalité, de la faire descendre au-dessous de son niveau actuel, qu’il considère excessif. Il explore aussi les raisons pour lesquelles nous devons nous soucier de l’inégalité, et son rapport avec les valeurs profondes de la société. Il identifie surtout le lieu des prises de décision qui touchent les revenus et la vie de chacun : l’Etat peut encore exercer une influence sensible sur les revenus marchands et son impact est tout à fait direct dans le cas de l’impôt redistributeur et la sécurité sociale.

Que peut-on tirer comme enseignements de ces deux excellents travaux sur la question des inégalités? Stiglitz défend l’idée que notre choix ne doit pas se faire entre la croissance et l’équité: avec les bonnes politiques, nous pouvons choisir les deux à la fois. Les écarts entre les riches et les pauvres résultent en partie de forces économiques, mais tout autant et peut être plus de choix politiques sur des questions comme la fiscalité, le niveau de salaire minimum et l’importance des investissements dans la santé et l’éducation. Stiglitz arrive à deux conclusions : l’économie ne se remettra pas sur pied toute seule. La politique monétaire ne va pas nous aider à sortir de ce chaos. Ce qu’il faut, c’est un programme d’investissement public massif qui augmentera les rendements privés. Il servirait à améliorer la productivité réelle à la différence des investissements du secteur privé dans les innovations financières.

L’intérêt de l’ouvrage d’Atkinson est de mettre en pièces les arguments qui donnent à penser que l’intervention de l’Etat affaiblirait l’économie ; la mondialisation rendrait toute action impossible au niveau national. Atkinson prescrit donc des politiques innovantes et ambitieuses dans cinq domaines : le changement technologique, la recherche du plein-emploi, la sécurité sociale, le partage du capital et la fiscalité progressive. Il propose un véritable programme d’action visant à transformer le fonctionnement même du marché du travail et des marchés des capitaux, de façon à y inscrire de nouveaux droits pour ceux qui en ont le moins. Atkinson formule deux propositions novatrices. D’une part, il propose la mise en place d’un système national d’épargne permettant à chaque épargnant d’obtenir un rendement garanti sur son capital et d’un mécanisme d’héritage pour tous sous la forme d’une dotation en capital versée à chaque jeune adulte atteignant l’âge de dix-huit ans, le tout financé par un impôt successoral à la progressivité renforcée.

Les deux ouvrages nous livrent une profonde réflexion sur le sujet des inégalités. Une des critiques qu’on peut leur adresser est que les propositions sociales, fiscales et budgétaires sont conçues surtout pour des gouvernements des pays du nord. La place réservée aux pays du sud est relativement limitée. Mais, ces contributions arrivent au meilleur moment. Elles constituent un véritable appel à combattre l’inégalité économique en tant que problème politique et moral. Elles apportent des messages d’espoir dans les possibilités de l’action politique. Ce n’est qu’en réformant la démocratie que nous parviendrons à résorber la grande fracture et à rétablir la prospérité partagée n