Impôts et dépenses publiques : dissocier l’indissociable

Le débat qui revient systématiquement dès qu’il s’agit de payer des impôts dans ce pays est la contrepartie en service public. Expliquons l’idée autrement, le budget d’une personne lui sert à faire face à ses dépenses, à épargner et, dans la mesure où il veut faire partie d’une communauté, à payer des impôts.

Ces impôts servent trois objectifs, à savoir rémunérer ceux qui vont administrer cette communauté (les fonctionnaires), prélever aux plus riches pour donner aux plus pauvres (solidarité) et, depuis les travaux de l’économiste anglais Keynes, relancer l’économie quand l’initiative privée et le marché sont momentanément incapables de le faire. Si l’utilité des recettes keynésiennes est toujours sujette à débats, les deux premiers objectifs font plutôt l’unanimité chez les économistes (même les plus conservateurs) ; la différence se situant uniquement sur le niveau d’intervention et non sur son essence. En effet, la divergence fondamentale en macroéconomie entre les différents courants de pensée est sur l’étendue du rôle de l’État et non pas sur l’existence. On se retrouve donc devant le paradoxe suivant. Pour remplir convenablement ces trois fonctions (administration de la communauté, organisation de la solidarité et relance de l’économie), l’État moderne doit être un bon soldat (défense), un bon policier (sécurité), un bon juge (justice), un bon banquier (politique monétaire), un bon assureur (prévoyance sociale), un bon instituteur (enseignement), un bon médecin (santé), un bon architecte (aménagement du territoire)… Et on peut encore allonger la liste. Face à la pluralité des fonctions dont a la charge l’État-nation moderne et en vertu desquelles il prélève des impôts, il doit être bon partout et tout le temps, ce qui est impossible. La modernité, dans sa dimension politique et administrative, a commencé quand l’État-nation s’est adjugé le monopole de la force légitime et enlevé à la société un spectre assez large de champ d’action qui était le sien pendant plusieurs siècles. Ainsi, au fur et à mesure que l’État consolidait sa domination sur les autres composantes de la nation, il devenait un instrument d’oppression contrôlé par une minorité. Celle-ci mobilise les énormes moyens financiers (impôts, prélèvement et revenus des ressources naturelles), juridiques (capacité à influencer l’élaboration des lois) et judiciaires de tout un pays (capacité à imposer le respect de ces lois) pour servir ses propres intérêts. C’est la raison pour laquelle les régimes totalitaires (fascisme et communisme, en l’occurrence) vouent une adoration sans limites à l’État, devenu le dieu des temps modernes. Dans ce genre de régimes, l’individu devient littéralement « a brick in the wall » et on lui impose de s’effacer afin de construire la grandeur de l’État. En revanche, les apparatchiks ou ceux que Lénine appelle l’avant-garde éclairée ne s’imposent jamais pareils sacrifices. Ce que certains intellectuels appellent la verticalité du pouvoir n’est en fait qu’une nouvelle désignation de cette tendance répressive vers laquelle ils veulent faire replonger les sociétés modernes après que celles-ci s’en étaient affranchies au prix de millions d’âmes humaines. Leur cheval de Troie est la dénonciation des dérives du marché et donc la nécessaire intervention de l’État pour dompter le monstre (le marché). Leur épouvantail est l’augmentation des inégalités. La couverture de leurs réelles intentions est la protection de la planète contre les excès de l’économie de marché. L’idée insidieuse qu’ils ont réussi à planter, avec maestria il faut le reconnaître, dans le subconscient collectif est que l’État est du côté des pauvres et que le marché ne sert que les riches. Or la lecture attentive de l’histoire et l’observation de la réalité montrent que l’État sert toujours les intérêts d’une seule classe dominante (rarement celle au nom de laquelle on fait la révolution), alors que le marché, fonctionnant sans entraves, permet au moins de donner à chacun sa chance. Il égalise les moyens même s’il ne garantit pas le résultat. Celui-ci dépendra de l’effort fourni par chacun. À titre d’exemple, dans un système basé sur l’équilibre entre État et Société, tout le monde aura droit à un enseignement de qualité (moyens), mais l’accès à l’emploi ou à la fortune résultera du travail et du talent de chacun (résultat). A contrario, dans un régime étatiste, on ne garantit aucun enseignement de qualité, mais on garantit un emploi (qui devient un droit), indépendamment de la persévérance et du sérieux de chacun. Les pays dits socialistes (en fait communistes) n’ont pas tenu un siècle, alors que les pays qui ont opté pour un système basé sur le marché, l’initiative privée et la libre concurrence prospèrent depuis plusieurs siècles. Dans une économie de marché, l’État maintient ses fonctions régaliennes, mais ne doit en aucun cas interférer dans les domaines qui relèvent de l’action de la société, sinon il remplit mal les deux fonctions (la sienne et celle de la société). Ainsi, le contrôle des dépenses publiques et du bon usage des impôts des citoyens est un minimum pour éviter toute déviation de l’État. En dissociant les deux (impôts et dépense), on consacre la culture de l’impunité qui débouche, au mieux sur le gaspillage des deniers publics, au pire, sur des régimes totalitaires utilisant l’argent du peuple pour l’opprimer. Il est temps qu’une réflexion sérieuse soit engagée sur le rôle que nous voulons faire jouer à notre État. Au moment où on parle de plus en plus de nouveau modèle de développement de ce pays après l’échec de l’ancien, la première action salutaire serait que l’État ne s’en occupe pas. Il a déjà assez fait comme ça !