Harira bien qui rira…

Cette année, comme d’autres années depuis que l’heure d’été a été instaurée avant d’être adoptée toute l’année, les aiguilles de l’horloge interne du jeûneur de base vont encore s’affoler.

Calés sur le calendrier lunaire, et paradoxalement sur le lever et le coucher du soleil, aube et crépuscule vont, un mois durant, retrouver aux yeux du jeûneur le ton clair-obscur de leur visage naturel. C’est toujours ça de pris sur cette modernité disruptive de notre temps haletant et incertain! C’est du moins ce que diraient ceux dont le tube digestif est raccordé à la lumière du petit jour et celle de la tombée de la nuit. La tradition a des repères enfouis profondément dans le corps du pratiquant. Il a, lui, des raisons que la raison ignore. Il est attaché au piquet de la foi ou de la croyance, par ce fil ténu et blanc qui sépare la nuit du jour et qui est si bien tracé par le dogme : «Hatta yatabayana lakoum al khaytou al abiadou mina al khayti al asouadi.” (Jusqu’à ce que vous distinguiez le fil blanc du fil noir».

Mais le jeûneur de base, c’est-à-dire beaucoup de monde, en a vu d’autres en matière de changements intempestifs des horaires. Qui se souvient du Ramadan qui avait coïncidé avec le mois d’août ? C’était pourtant il n’y pas si longtemps et certains «aoûtiens» en gardent encore quelques souvenirs moites et caniculaires. On parle ici des «aoûtiens» sédentaires et non imposables dont les vacances, c’est-à-dire le temps vacant, est un état naturel quasi permanent. En revanche, si revanche il y a, lorsque le mois de Ramadan fait un tour de calendrier et tombe à cheval (ou un autre animal) entre Noël et le Réveillon (belle coïncidence œcuménique s’il en est, alléluia !), alors là mes amis, il y a comme un malaise dans la tête du jeûneur intermittent. En effet, il aura bien du mal à prendre la flûte (le Nay) du musicien qui accompagne quelques «Ibtihalates» onctueusement mystiques de l’avant-f’tour, pour celle en cristal dans lequel scintillent les bulles d’un breuvage aussi illicite que pétillant.

Par ailleurs, comme on dit dans les dépêches d’agences, sait-on de quoi ce mois de jeûne est-il le nom? Les journalistes qui ont déjà tartiné moult articles sur ce sujet savent que c’est le plus beau, le plus récurrent et le plus fleuri des «marronniers» de la profession. Il revient assurément tous les ans après avoir fait le tour du calendrier grégorien. Mais comme il change de saison, on pourrait espérer quelques variations sur le même thème. Pas du tout. Dans la presse écrite comme à la télé ou à la radio, on ne parle que de denrées alimentaires des jours durant bien avant l’apparition, ou non, de ce filet de lune annonciateur d’abstinence mais aussi de boustifailles. Et justement, voilà que les services administratifs concernés rassurent la population que lentilles, pois chiches, tomates, dattes et lait frais sont disponibles sur le marché en quantités suffisantes et à prix abordables, sinon raisonnables. D’ailleurs, la formule «Bi at’mina mounassiba» (A des prix raisonnables) est devenue quasiment un tic de langage dans la bouche des responsables, et par un mimétisme étonnant, dans celle de la ménagère lambda que des journalistes nonchalants interrogent lors de ces micros-trottoirs qui sont l’alpha et l’oméga des JT des chaînes de télé.
Un large consensus est établi depuis des lustres à travers une sorte de «trêve des confiseurs» générale qu’aucune critique ne vient troubler. Le mois est sacré, que diable ! Et même si la facture mensuelle des dépenses est salée, on ne va pas en faire tout un plat. Et à propos de plat –car c’en est un, quoique servie dans un bol–, l’indétrônable «harira» est anthropologiquement la composante qui résiste le plus aux petits changements et autre modernisation que certains foyers, plus ou moins aisés, tentent d’introduire dans le menu du f’tour. Sa résilience depuis des temps immémoriaux est un sujet d’étonnement, chaque année renouvelé, et une grande énigme enveloppée dans un nuage de mystères. Tout comme sa composition multi-nutritionnelle et, si l’on ose dire, son épaisseur culturelle et cultuelle. De plus, c’est le seul plat de Ramadan qui sert de dénominateur commun à toutes les catégories socioprofessionnelles de la population ramadanesque. La harira fédère presque autant qu’une sitcom diffusée à l’heure où la première est servie. C’est donc le rêve de tous les média-planneurs désireux de placer une marque de pub de telle bouffe ou de tel breuvage. Et, alimentaire mon cher Watson ! c’est aussi celui des responsables de toutes les télévisions de ce monde dit arabo-islamique. Depuis l’invention de la télé, on dirait qu’il s’est installé, dans l’«être» du jeûneur musulman ordinaire, comme un tropisme ontologique entre le tube digestif et le tube cathodique.

Et même si les voies du jeûneur aussi sont parfois impénétrables, avec l’arrivée de l’ère numérique qui s’adapte aisément et sans état d’âme à l’ère de l’Hégire, ce syndrome gastro-cathodique est sans doute déjà pris en charge par les algorithmes des GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple). On leur souhaite donc bon courage pour mettre de l’intelligence artificielle dans toute cette harira. Et harira bien qui rira le dernier !